Aurélien Berset, Doctorant à l’Université de Neuchâtel (financé par le Fonds national suisse).
Entre histoire, fantasmes orientalistes et réécritures modernes, Aurélien Berset retrace la généalogie du mythe des Assassins et du « Vieux de la Montagne », et montre comment il continue d’influencer notre compréhension du djihadisme contemporain.
Depuis le Moyen Âge, la figure des Assassins et du « Vieux de la Montagne » traverse les récits occidentaux, entre histoire, légende et fantasmes orientalisants. Dans cet entretien, Aurélien Berset, doctorant à l’Université de Neuchâtel, revient sur la généalogie de ce mythe, ses réécritures modernes et les usages contemporains qui en sont faits, notamment dans la compréhension du djihadisme.
Pouvez-vous présenter brièvement vos travaux de recherche et expliquer comment vous êtes venu à vous intéresser à ces sujets ?
Oui, bien sûr. Je travaille sur un mythe d’origine médiévale, le mythe des Assassins. Il s’agit d’une légende qui s’est développée à partir du XIIᵉ siècle. Néanmoins, plutôt que de m’intéresser à la genèse médiévale du mythe, je me concentre surtout sur ses réécritures modernes, depuis le début du XIXᵉ siècle jusqu’à aujourd’hui.
Ce mythe comporte de nombreuses variantes, mais on peut en présenter une version canonique, celle qui a le plus inspiré les écrivains modernes : la version médiévale rapportée par Marco Polo. Dans son récit de voyage, ce célèbre voyageur vénitien raconte qu’en Perse, des habitants lui auraient parlé d’un seigneur surnommé le Vieux de la Montagne[1]. Celui-ci vivrait dans une forteresse imprenable, à l’intérieur de laquelle se trouveraient des jardins magnifiques, tenus secrets, et volontairement conçus pour ressembler aux descriptions coraniques du paradis. On y trouverait notamment des fontaines de lait, de vin et de miel, et surtout de jeunes femmes vierges.
Selon cette légende, le Vieux de la Montagne recrutait de jeunes adolescents qu’il endormait à l’aide d’un breuvage narcotique, vraisemblablement de l’opium ou du haschich. Pendant leur sommeil, ils étaient transportés à leur insu dans ces jardins. À leur réveil, ils se croyaient réellement au paradis. Le texte précise que les jeunes garçons « se faisaient caresser à volonté par les jeunes vierges ». Par la suite, on leur faisait ensuite boire de nouveau le breuvage, ils s’endormaient une seconde fois, et étaient transportés hors des jardins. Lorsqu’ils se réveillaient, privés de tous ces plaisirs, ils étaient évidemment très frustrés. Le Vieux de la Montagne leur expliquait alors que s’ils acceptaient de s’engager pour lui dans des missions périlleuses, afin d’assassiner certains de ses ennemis politiques, ils seraient à nouveau transportés dans ce paradis.
Historiquement, cette légende s’inscrit dans un contexte précis. À la fin du XIᵉ siècle, une communauté musulmane chiite, les ismaéliens nizarites, s’est installée en Perse. À cette époque, la région est dominée par les Turcs seldjoukides, d’obédience sunnite et rattachés au califat abbasside. Les Nizarites, minoritaires et persécutés, vont développer, sous l’autorité de Hasan Sabbah, une stratégie militaire à la fois offensive et défensive. Ils se retranchent dans des forteresses situées dans des régions montagneuses et pratiquent des assassinats ciblés.
Hasan Sabbah envoie en effet des tueurs d’élite, déguisés, qui assassinent dans des lieux publics des personnalités politiques ou religieuses. Ces assassinats ont pour but d’intimider les adversaires des Nizarites et de mettre fin aux persécutions. Dans la plupart des cas, les assassins sont ensuite tués par la foule ou les gardes, et meurent ainsi en martyrs de la cause ismaélienne. Il ne s’agit pas à proprement parler d’attentats-suicides, mais ces meurtres politico-religieux s'inscrivent dans une logique sacrificielle
Cette tactique permet aux Nizarites de survivre pendant plusieurs siècles dans un environnement hostile. Dès le XIIᵉ siècle, ils s’étendent également en Syrie, où ils développent un réseau de forteresses et poursuivent cette stratégie d’assassinats. Ils entrent alors en contact avec les Croisés[2], avec lesquels ils tentent parfois de nouer des alliances contre des ennemis musulmans communs, bien qu'ils aient aussi fréquemment des conflits avec ces envahisseurs occidentaux. Certains seigneurs croisés seront d’ailleurs victimes d’assassinats nizarites.
Les Européens partis en croisade sont durablement impressionnés par ces assassinats spectaculaires. Ils s’interrogent surtout sur le dévouement de ces hommes prêts à mourir pour leur chef dans le cadre de missions meurtrières et presque suicidaires. Ils apprennent alors que les ennemis musulmans des Nizarites, notamment les sunnites, les surnomment Hashishin ou Hashashin, un terme arabe signifiant « consommateurs d’herbes ». À l’époque, il existe un débat important au Moyen-Orient sur le caractère licite ou illicite du haschich. Le surnom Hashishin est très probablement utilisé de manière métaphorique pour suggérer que ces groupes nizarites sont hérétiques et ne se conforment pas à l'orthodoxie islamique[3].
En revanche, il est peu vraisemblable que les Nizarites aient réellement consommé des drogues. Leur dirigeant menait une vie très ascétique et imposait une doctrine austère. Toutefois, les Croisés prennent ce terme au pied de la lettre, car il leur fournit une explication simple face à un comportement sacrificiel qu’ils peinent à comprendre. Cette interprétation s’associe aux polémiques européennes de l’époque sur la supposée sensualité du Coran, perçue comme le symptôme d’une religion déviante. En combinant l’idée de la drogue et celle d’un paradis sensuel, toute une série de légendes se diffusent en Europe. Le terme Hashishin devient assassin dans les langues européennes et, à partir du XIVᵉ siècle, désigne un meurtrier professionnel.
Il s’agit donc d’une légende occidentale sur une secte islamique orientale et non d’un mythe local. Dans mon travail, j’analyse les différentes variantes de cette légende à partir du XIXᵉ siècle. J'essaie d'identifier ce que l'on peut appeler un noyau mythique, c'est-à-dire un ensemble d'invariants thématiques que l'on trouve dans toutes les versions connues de la légende. Cependant, j'interroge aussi les variations propres à chaque version et je tente de comprendre ces invariants et ces variations en fonction du contexte de production et de réception des textes relatifs aux Assassins. Un même motif mythique ne prend pas la même signification selon l’époque ou le lieu. Parler de fanatiques musulmans auxquels on a promis le paradis au Moyen Âge, chez Marco Polo, n’a pas la même portée que chez un écrivain d’origine libanaise du XXᵉ siècle, comme Amin Maalouf, qui écrit après avoir fui la guerre civile de son pays natal, dans un contexte marqué par des attentats suicides.
Quant au choix de ce sujet, c’est en grande partie le fruit du hasard. J’avais entendu parler de cette histoire d’Assassins par des amis à l’adolescence, notamment à travers le jeu Assassin’s Creed. J’ai aussi fait un voyage en Syrie en 2010, durant lequel un ami m’a parlé de cette légende. L’idée est restée en arrière-plan jusqu’à un séminaire de master, en 2017, consacré aux Hashishin dans la littérature médiévale. Dans le cadre de séminaire, j'ai été autorisé à également travailler sur des textes modernes. J’ai alors constaté qu’aucune étude comparative d’ampleur importante n’avait été menée sur les réécritures modernes de ce mythe. Plusieurs années plus tard, lorsque j’ai dû choisir un sujet de thèse portant sur les XIXᵉ et XXᵉ siècles, je me suis souvenu de cette thématique, qui m’avait profondément marqué. Plus généralement, les questions liées à l’interculturalité et à l’altérité sont au cœur de mon travail de recherche.
Comment le mythe des Assassins a-t-il évolué au cours des siècles, notamment jusqu’aux XIXᵉ et XXᵉ siècles ?
Au Moyen Âge, on trouve deux types de textes sur les Assassins. D’une part, des chroniques de croisades et des témoignages de voyageurs, qui sont, en général, relativement réalistes. A quelques exceptions près, ils ne mentionnent pas encore les histoires de haschich ou de paradis artificiel, mais s’interrogent sur le fanatisme et le dévouement sacrificiel de ceux que l’on appelle les Assassins. Ce comportement interpelle profondément les mentalités européennes, alors que dans le monde musulman, où le culte du martyre – profondément ancré dans la tradition chiite – est mieux connu, il suscite moins d’étonnement.
D’autre part, on trouve des textes plutôt littéraires ou semi-littéraires, comme le récit de Marco Polo, qui est partiellement fictionnel. C’est avant tout dans ces textes que se développent les fantasmes liés au paradis artificiel et aux drogues. Selon les versions, la drogue est soit hallucinogène et provoque des visions édéniques, soit simplement soporifique, servant à endormir les Assassins pour les transporter dans le faux paradis.
Une hypothèse que je propose et que j’explore, même si ce n’est pas l’axe central de ma thèse, est que cette légende a tant fasciné les Croisés parce qu’elle fonctionne comme un miroir déformant de leur propre expérience. La croisade est elle aussi une entreprise sacrificielle : on tue et on accepte de mourir pour une promesse de paradis. D’ailleurs, au Moyen Âge, plusieurs souverains européens sont comparés par leurs adversaires au Vieux de la Montagne. Barberousse ou Richard Cœur de Lion sont ainsi accusés de fomenter des assassinats politiques en Europe, afin de les discréditer en les assimilant aux ennemis musulmans les plus sanguinaires.
Après le Moyen Âge, le mythe ne disparaît pas complètement, mais il reste relativement marginal jusqu’au XIXᵉ siècle. Il sert surtout de métaphore pour désigner des mouvements ou des figures politiques et religieuses occidentales. Montaigne y fait référence pour interroger les motivations de Poltrot de Méré, un capitaine protestant qui avait assassiné le chef de l'armée royale au cours de la première guerre de religion entre catholiques et protestants. Des pamphlets anti-jésuites comparent la Compagnie de Jésus à l’ordre des Assassins. Des polémistes calvinistes surnomment le pape « le Vieux de la Montagne ». Certains écrivains et philosophes des Lumières, notamment Voltaire dans l’article « Fanatisme » du Dictionnaire philosophique, utilisent également cette figure du « Vieux de la Montagne » pour décrire le despotisme et le fanatisme orientaux, reflétant sans doute certaines caractéristiques du pouvoir politique et religieux en France sous la monarchie absolue.
C’est véritablement au XIXᵉ siècle que le mythe ressurgit dans le contexte de l’orientalisme. Des savants, en étudiant les textes arabes et persans relatifs aux Nizarites, commettent plusieurs erreurs philologiques. Ils prennent le récit de Marco Polo pour une source historique fiable et datent de façon erronée certains textes arabes postérieurs. L’histoire du haschich et du paradis artificiel est alors intégrée comme une vérité historique, dans un esprit positiviste. Ces travaux influencent ensuite des écrivains et artistes comme Baudelaire, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas. À Paris, ces écrivains se réunissent à l’Hôtel de Lauzun - appelé à l'époque Hôtel Pimodan -, sur l’île Saint-Louis, et fondent le Club des Hashischins, où ils s'initient au haschich. Ils retranscrivent ensuite leurs expériences psychédéliques dans leurs œuvres littéraires en réinvestissant la légende du Vieux de la Montagne.
Parallèlement, le mythe continue d’être utilisé comme métaphore politique. Madame de Staël s’en sert pour évoquer le fanatisme de Robespierre pendant la Terreur. Jules Vallès utilise d’abord la figure du Vieux de la Montagne de manière provocatrice et positive pour désigner Auguste Blanqui, un martyr révolutionnaire qui a passé une longue partie de sa vie en prison et prôné une révolution violente contre l'ordre bourgeois. Plus tard, Vallès se servira négativement de la métaphore du Vieux de la Montagne pour dénoncer le sectarisme et l'appétit pour la violence politique de certains de ces collègues élus à la Commune de Paris.
Au XXᵉ siècle, le roman Alamut de Vladimir Bartol, publié en 1938, marque une étape importante. Bien qu’il se présente comme un roman historique situé au XIᵉ siècle, l’auteur a officiellement affirmé que le Vieux de la Montagne apparaît comme une allégorie de personnalités politiques contemporaines telles qu’Hitler, Mussolini ou Staline. Plus tard, André Malraux qualifiera Trotski et Mao de Vieux de la Montagne, soulignant à la fois son admiration et sa critique de ces chefs charismatiques qui ont selon lui transformé le marxisme en religion. Cependant pour en revenir au roman Alamut, on oublie souvent de préciser qu'il s'agit dans un premier temps d'un échec commercial. À sa parution, le roman est très peu lu et assez mal reçu. Le contexte joue un rôle déterminant : à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l'intelligentsia littéraire slovène privilégie les œuvres qui défendent la cohésion nationale ; après la guerre, dans la Yougoslavie communiste, la critique - idéologiquement orientée - a tendance à voir Bartol comme un écrivain incarnant la décadence bourgeoise.
Ce n’est qu’à partir des années 1980 que le roman connaît un véritable succès. Il est alors relu dans un contexte marqué par la montée de l’islam politique, et les nouvelles interprétations d'Alamut s'éloignent des intentions originelles de Bartol. Après les attentats du 11 septembre 2001, le roman devient même un best-seller, et Bartol est parfois présenté comme un auteur visionnaire ayant anticipé le djihadisme contemporain, ce qui constitue une relecture rétrospective de son roman.
Notons malgré tout qu'à partir des années 1980, un tournant s'opère dans la transformation de la légende des Assassins. Des auteurs d’origine arabe ou iranienne, toutefois fortement imprégnés par la culture occidentale, se réapproprient le mythe pour questionner implicitement ou explicitement l’islam politique contemporain. Dans ce contexte, Amin Maalouf, Habib Tengour et Freidoune Sahebjam écrivent des romans exploitant la légende des Assassins, non sans résonnance avec la montée de l'islamisme ou le régime de Khomeiny. Il n’existe néanmoins pas de tradition véritablement établie autour du Vieux de la Montagne dans la littérature arabe ou persane. On peut notamment relever un texte littéraire médiéval arabe sur les Assassins (XVe siècle), mais il semble inspiré par des sources occidentales.
En quoi le mythe des Haschischin vient aujourd’hui nous interpeller dans la lecture que l’on se fait du djihadisme contemporain ? Ne retrouve-t-on pas, notamment avec la rumeur médiatique autour du captagon[4], un récit fantasmé sur les djihadistes actuels ?
Oui, tout à fait. La question du captagon est très révélatrice. La légende des Assassins a refait surface autour de 2015, avec l’émergence de Daech, puis de manière très marquée après les attentats du Bataclan. De nombreux journalistes, mais aussi des écrivains comme Philippe Sollers, ont affirmé que les djihadistes auteurs des attentats étaient sous l’emprise de stupéfiants, établissant explicitement un parallèle entre les djihadistes « drogués au captagon » et les Assassins supposément drogués au haschich.
On retrouve très clairement ce parallèle chez Philippe Sollers, par exemple, qui établit explicitement un lien entre les djihadistes contemporains et le mythe des Assassins. Il s’agit d’un raisonnement ancien et récurrent : face à un engagement sacrificiel que l’on ne comprend pas, on cherche une explication simple, extérieure à la volonté des acteurs, en invoquant la drogue ou la manipulation.
Ce qui est intéressant, c’est que l’on retrouve là un raisonnement très similaire à celui des Croisés confrontés aux Nizarites au XIIᵉ siècle. Face à un phénomène qu’ils peinent à comprendre - des hommes prêts à tuer et à se tuer au nom de leur foi - les commentateurs occidentaux cherchent une explication simple. La drogue devient alors une réponse rassurante : ce sont des illuminés, manipulés chimiquement, auxquels on a promis un paradis peuplé de vierges.
Certes, il existe des témoignages de certains djihadistes contemporains évoquant la promesse du paradis, mais cela reste un élément partiel et anecdotique, insuffisant pour comprendre un phénomène aussi complexe. En même temps, ce genre d'explication, qui relève d'avantage du recours à l'imaginaire que de l'analyse rationnelle, témoigne sans doute d'un besoin collectif légitime de recourir à des mythes et des fictions pour appréhender des faits violents et angoissants.
Toutefois, cette lecture légendaire peut devenir problématique lorsqu'elle est instrumentalisée et induit une confusion entre démarche historique et invention fictionnelle. Dans Le Roman du terrorisme, Marc Trévidic tente de dissiper certains malentendus en affirmant, par exemple, que les Assassins ne prenaient pas de haschich et que le récit de Marco Polo n’est pas historiquement fondé. Mais, en même temps, il établit un parallèle entre les Assassins et les djihadistes contemporains, faisant de Hasan Sabbah l’inventeur de la méthode terroriste. Il idéalise ainsi les Assassins comme les détenteurs d’une méthode terroriste « rationnelle », en opposition à Daech, présenté comme un contre-modèle pulsionnel et inefficace.
Les comparaisons entre les Assassins médiévaux et les djihadistes actuels sont historiquement fragiles. Même s’il existait chez les Nizarites une forme de fanatisme sacrificiel, leur vision de l’islam était ésotérique et non littéraliste, très différente du salafisme djihadiste contemporain. De plus, il ne s’agissait pas de massacres de masse, mais d’assassinats ciblés de responsables politiques ou religieux. Les logiques militaires, stratégiques et religieuses sont donc profondément différentes. Même si Trévidic admet certaines de ces nuances, en faisant d'Hassan Sabbah l'inventeur de la méthode terroriste, il associe de façon très discutable la genèse de cette méthode à l'islam, non sans résonnance avec le djihadisme contemporain. Le risque est alors de circonscrire la méthode terroriste à la sphère islamique.
Quelle fonction occupe aujourd’hui la figure du Vieux de la Montagne, en Occident mais aussi au sein des groupes djihadistes, notamment lorsque l’on sait que Ben Laden lui-même s’y est référé ?
En Occident, le Vieux de la Montagne a longtemps été une référence essentiellement littéraire, connue d’un public restreint. Au XIXᵉ siècle, elle circule dans les milieux romantiques et orientalistes, mais reste cantonnée aux cercles littéraires et érudits. Néanmoins, depuis plusieurs décennies, cette figure orientaliste s'est également diffusée dans la « pop culture ». On la retrouve dans des films, des séries, des bandes dessinées ou des jeux vidéo comme Assassin’s Creed ou Prince of Persia.
Même si peu de personnes seraient capables de définir précisément qui est le Vieux de la Montagne, l’image des Assassins s’est popularisée : une figure associée à la drogue, au secret, à l’assassinat et à un univers transgressif, à la fois violent et sensuel, qui attire et fascine.
Du côté des mouvements djihadistes, en revanche, je ne suis pas sûr que le Vieux de la Montagne constitue une référence centrale, et certainement pas pour les militants de base. Il existe néanmoins quelques usages symboliques. Le Hezbollah[5], par exemple, aurait installé certaines de ses bases dans d’anciennes forteresses nizarites, peut-être pour bénéficier d’une assise symbolique. Cependant, les attaques contre les ismaéliens - perpétrées par des mouvements sunnites extrémistes - se sont multipliées au Pakistan ces dernières années. Deux Nizarites ont été tués par un Afghan en 2022 à Lisbonne. De manière générale, les groupes djihadistes salafistes récents s'en prennent farouchement aux chiites. De plus, les Ismaéliens nizarites actuels, très progressistes et non violents, sont très mal vus par les fondamentalistes sunnites.
Il n'en demeure pas moins que Ben Laden s'est explicitement réclamé du Vieux de la Montagne dans une cassette vidéo diffusée peu après les attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait d’un message largement destiné aux Occidentaux. Il a mobilisé une figure orientaliste bien plus connue en Occident que dans le monde musulman, afin d’intimider ses adversaires. Dans la rhétorique djihadiste, notamment salafiste, l’imaginaire des croisades est souvent retourné contre l’Occident, dans une logique de « contre-croisade ». Ben Laden a donc repris intelligemment à son compte une icône orientaliste, une légende inventée par l'Occident, pour se présenter comme une figure menaçante et charismatique.
En revanche, cette référence est très peu mobilisée dans les sociétés musulmanes elles-mêmes. Elle est largement étrangère aux traditions culturelles locales et reste essentiellement un produit de l’imaginaire occidental.
Dans quelle mesure la fantasmatisation du mythe des Assassins renvoie-t-elle à une forme de fascination ou de sidération face aux djihadistes contemporains ?
Fascination et sidération sont intimement liées. Ce qui nous fait peur nous attire souvent en même temps. Le mythe des Assassins comporte une dimension transgressive très forte : une histoire à la fois sanglante et érotique, marquée par l’interdit, qui stimule l’imaginaire. Le djihadisme contemporain, en tant que phénomène violent et inquiétant, devient à son tour un puissant moteur fictionnel.
Ces phénomènes légendaires et historiques interrogent profondément nos sociétés : qu’est-ce qui pousse des jeunes à tuer et à se tuer pour une cause, à accepter la mort au nom d’une promesse de salut ? Face à cette question, on élabore souvent des récits qui permettent à la fois de satisfaire une forme de fascination et de déléguer la responsabilité de la violence à une figure d’altérité, étrangère à « notre culture. »
Ce mécanisme était déjà présent au Moyen Âge lorsque les Croisés partis risquer leur vie et tuer les « infidèles » en Orient se montraient très intrigués par cette secte de tueurs suicidaires et fantasmaient sur la sensualité du paradis musulman. On peut émettre l'hypothèse que pour ces chroniqueurs, le désir sacrificiel des nizarites était presque christique. Dans les représentations médiévales du paradis du Vieux de la Montagne, on trouve parfois on trouve parfois des références plus proches du paradis chrétien que du paradis islamique. En outre, les chroniqueurs de croisade fantasmaient une possible conversion des Assassins au christianisme, notamment parce que les Ismaéliens lisaient aussi la Bible. Ces auteurs projetaient également comme aujourd'hui des craintes autour du principe de la taqqiya (concept inventé par les chiites), imaginant les Assassins lisant la Bible, apprenant secrètement nos coutumes et se dissimulant parmi nous afin de nous convertir sournoisement.
Aujourd’hui encore, cet effet miroir demeure. En projetant la violence, le martyre et le sacrifice sur une figure étrangère, on évite peut-être d’interroger nos propres mythes, nos propres figures héroïques, comme celle du « mort pour la patrie ». Le mythe des Assassins permet ainsi de construire un récit à la fois cathartique et projectif : on peut être fasciné par la violence tout en affirmant qu’elle appartient à une autre culture.
Ce procédé discursif masque aussi le fait que nombre de djihadistes ayant commis des attentats en France étaient de nationalité française. La violence est alors attribuée à une altérité imaginaire, plutôt qu’analysée dans toute sa complexité sociale, historique et politique.
Propos recueillis par Hugo Champion.
[1] Ce surnom a été attribué par les Croisés à Rachid ed-Din Sinan, le dirigeant nizarite syrien auquel ils se sont confrontés. Celui-ci vivait comme Hassan Sabbah, le premier dirigeant nizarite persan, dans une forteresse dans une région montagneuse. Quant à "Vieux", il s'agit d'une mauvaise interprétation du terme arabe cheikh qui signifie "seigneur" dans ce contexte. Par la suite, certains écrivains européens (notamment Marco Polo) ont également surnommé Hassan Sabbah, "Vieux de la Montagne".
[2] A ce sujet, voir Farhad Daftary.
[3] Farhad Daftary, Légendes Assassins : Mythes sur les ismaéliens, Paris, J. Vrin 2007 (édition anglaise originale : The Assassin Legends : Myths of the Isma'ilis, London, I.B Tauris and Co. Ltd, 1994).
[4] Le captagon est une drogue stimulante qui, selon certains médias, serait consommée par les djihadistes de l'EI avant leurs attentats. Certains journalistes ont notamment soupçonné les auteurs du massacre du Bataclan d'être sous l'emprise de cette substance, mais cette thèse a été invalidée par les autopsies des terroristes.
[5] Le Hezbollah, une organisation terroriste chiite libanaise, signifiant « le parti de Dieu », est chiite duodécimaine. Sa doctrine est très éloignée du chiisme ismaélien.