Elyamine Settoul, sociologue et professeur au CNAM.

Elyamine Settoul analyse le parcours d'un militant d'ultradroite, condamné à neuf ans de prison. Cette étude invite à penser le décloisonnement des études sur les radicalités violentes.

Invitant à dépasser les cloisonnements habituels entre l’étude du djihadisme et celle consacrée à l’ultra-droite violente, Elyamine Settoul, auteur de Suprémaciste. Anatomie d’un parcours d’ultra-droite (éditions Université Paris Cité), propose une lecture transversale des radicalités contemporaines. Son approche met en lumière des continuités sociales, émotionnelles et biographiques entre des univers idéologiques pourtant présentés comme antagonistes. Dans cet entretien, le professeur au Conservatoire national des arts et métiers revient sur son parcours, ses enquêtes de terrain et les mécanismes profonds de l’engagement radical, en soulignant l’intérêt d’une analyse comparative pour comprendre les formes actuelles de la violence politique.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et expliquer ce qui vous a conduit à travailler sur l’engagement djihadiste, puis sur l’ultra-droite ?

Je suis sociologue de formation. Mes premiers travaux ont porté sur les questions migratoires, en particulier sur les trajectoires sociales et les processus d’intégration des populations issues de l’immigration de culture musulmane. Mon parcours universitaire s’inscrit à la croisée de la sociologie, de la science politique et des relations internationales, avec un intérêt constant pour l’espace ANMO (Afrique du Nord–Moyen-Orient).

À l’issue de mon master, comme beaucoup de jeunes chercheurs, j’ai dû composer avec la rareté des financements doctoraux. Ce moment coïncidait avec une période charnière : quelques années après la suspension de la conscription, le ministère des Armées s’interrogeait sur ses politiques de recrutement et sur la gestion de ses ressources humaines. Dans le prolongement des travaux menés à Sciences Po par Catherine Wihtol de Wenden, Rémy Leveau et Christophe Bertossi, j’ai alors proposé une thèse consacrée à l’engagement militaire de jeunes issus de l’immigration. Il s’agissait de la première recherche sociologique sur cet objet et, à ma connaissance, elle demeure encore aujourd’hui la seule en France. Dans ce cadre, j’ai analysé les motivations qui poussaient ces jeunes à s’engager dans les forces armées, en m’intéressant aux ressorts sociaux, symboliques et identitaires de ce choix professionnel. J’ai soutenu ma thèse en février 2012, soit quelques semaines avant les attentats perpétrés par Mohamed Merah à Toulouse - un événement d’autant plus marquant que celui-ci avait tenté à deux reprises d’intégrer l’armée. Cette période correspond également aux prémices de la montée en puissance de l’État islamique, qui s’affirme pleinement à partir de 2013-2014. C’est à ce moment-là qu’un premier tournant s’est opéré dans mes travaux.

Le travail mené sur l’engagement militaire conventionnel m’avait déjà fourni des outils conceptuels solides pour analyser des formes d’engagement plus radicales. Par ailleurs, mon passage par un master consacré au monde musulman à Sciences Po m’avait donné des bases approfondies sur les dynamiques du Moyen-Orient et les enjeux géopolitiques associés. J’ai alors commencé à m’intéresser plus directement aux mécanismes de l’engagement djihadiste. Mon hypothèse initiale, qui pouvait paraître contre-intuitive à l’époque, était que l’engagement djihadiste partageait un certain nombre de points communs avec l’engagement militaire classique. On observe notamment des convergences de mécanismes psychologiques à l’œuvre : la recherche d’une cause transcendante, le besoin d’appartenance à un collectif, la volonté de combler des manques multiples - affectifs, identitaires, narcissiques - ainsi que l’attrait pour un cadre perçu comme structurant et porteur de sens. Dans les armées régulières, comme dans les organisations djihadistes, on retrouve cette logique de fraternité et de solidarité, qu’elle prenne la forme de l’« oumma » ou de celle des frères d’armes. À cela s’ajoute ce que les psychologues désignent comme une fonction de contenance : un cadre qui offre une sécurité identitaire et une forme d’ordre face à des trajectoires vécues comme chaotiques.

Pendant près d’une décennie, j’ai multiplié les enquêtes de terrain. J’ai formé de nombreux professionnels confrontés à ces phénomènes - personnels pénitentiaires, forces de l’ordre, éducateurs, magistrats - et travaillé avec l’ensemble de la chaîne institutionnelle impliquée dans la prévention et le traitement de la radicalisation violente.

Quelle est aujourd’hui votre fonction au Conservatoire national des arts et métiers ?

J’ai été recruté comme maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) sur un poste spécifiquement dédié aux phénomènes de radicalisation. Cette création de poste s’inscrit dans la stratégie mise en œuvre par les pouvoirs publics à la suite de la terrible vague d’attentats qui a touché la France, afin de répondre à un besoin urgent de formation académique et professionnelle sur ces enjeux.

La mission qui m’a été confiée était claire : concevoir rapidement un diplôme résolument opérationnel, capable de pallier les déficits de compréhension des mécanismes à l’origine de cette violence extrême. Cette orientation très pragmatique m’a conduit à privilégier des démarches d’enquête fortement ancrées dans l’empirique. Mes travaux reposent ainsi sur un investissement soutenu dans des terrains variés : milieu carcéral (ateliers et formations en prison), sphère judiciaire (collaborations avec des magistrats antiterroristes), champ socio-éducatif (partenariats avec la Protection judiciaire de la jeunesse), mais aussi observation directe d’événements organisés par des groupes extrémistes, qu’il s’agisse de manifestations réelles ou de conférences en ligne.

Depuis 2017, j’encadre chaque année une à deux promotions d’une vingtaine d’auditeurs formés à ces questions. Initialement, le programme était très largement centré sur le djihadisme, ce qui correspondait au contexte de l’époque. Progressivement, nous avons élargi le spectre. Aujourd’hui, la formation intègre pleinement l’étude de l’ultra-droite, des radicalisations numériques et, plus largement, des mutations contemporaines de l’engagement violent. L’objectif est de rester au plus près d’un phénomène profondément évolutif, étroitement dépendant des contextes politiques, sociaux et géopolitiques, et dont les formes se recomposent en permanence.

Comment avez-vous pu accéder concrètement à ce terrain, et pourquoi cet individu[1] a-t-il accepté de vous rencontrer ?

L’accès à ce terrain s’est opéré de manière largement contingente. J’ai rencontré un éducateur pénitentiaire dans le cadre d’une formation, lequel assurait le suivi d’un individu impliqué dans l’organisation d’un groupuscule d’ultra-droite violente. Je lui ai alors demandé s’il pensait que le détenu accepterait de me rencontrer. À ce stade, je n’avais aucune certitude. Il s’agissait avant tout d’assouvir une curiosité scientifique, d’enrichir ma compréhension de cette mouvance idéologique et d’examiner dans quelle mesure elle pouvait être comparée au djihadisme. Je me suis engagé dans cette démarche sans savoir précisément où elle me conduirait. Le profil de cet individu pouvait, de prime abord, susciter une certaine appréhension. En effet, il se revendiquait admirateur d’Anders Breivik et avait fondé un groupuscule dénommé OAS (Organisation des Armées Sociales), prônant explicitement le recours à la violence contre les populations issues de l’immigration. À cet égard, mon apparence, mon patronyme et mes origines algériennes me situaient objectivement aux antipodes de sa conception d’une « francité » qu’il jugeait légitime.

Malgré cela, il a accepté d’entrer en contact avec moi et de répondre à mes questions. Cette disponibilité a rendu possible l’ouverture d’un travail d’enquête approfondi, fondé sur une immersion réelle dans le terrain. L’accès aux matériaux empiriques a toutefois nécessité l’obtention successive de plusieurs autorisations : celle du détenu lui-même, celle de l’administration pénitentiaire, ainsi que celle des magistrats afin de pouvoir consulter les dossiers judiciaires et les éléments de procédure. Ces démarches, longues et complexes, constituent des obstacles structurels majeurs à la conduite de ce type d’investigation. Sa collaboration s’explique, selon moi, en grande partie par la représentation qu’il a de lui-même, celle d’un détenu politique. Le fait qu’un enseignant-chercheur en science politique accepte de parcourir plusieurs centaines de kilomètres (Paris - Avignon Le Pontet) pour recueillir ses analyses et sa vision du monde a contribué à conforter cette posture. Par ma simple présence, j’accréditais en quelque sorte la dimension éminemment politique qu’il attribuait à son engagement, mettant à distance la qualification de « dérive criminelle » portée par l’institution judiciaire. Ce désir de valorisation narcissique transparaît également dans sa production personnelle : il a rédigé son propre livre, qu’il m’a d’ailleurs envoyé, traduisant cette volonté de laisser une trace dans l’Histoire et de produire un récit héroïsé de son parcours.

Cet accès privilégié m’a permis de déployer une méthodologie qualitative approfondie fondée sur le croisement et la confrontation de sources multiples. Les entretiens ont été systématiquement mis en perspective avec les données judiciaires, les sources ouvertes disponibles en ligne, ainsi qu’avec les témoignages de différents acteurs ayant côtoyé cet individu à différentes étapes de sa trajectoire. C’est cette démarche triangulée qui a fourni le socle empirique et structuré l’ensemble de l’analyse.

À partir de là, les entretiens se sont multipliés tout au long de l’année 2024. Ce travail s’est inscrit dans la durée, à travers des rencontres régulières, ce qui m’a permis de questionner les récits, de vérifier les informations, de multiplier les allers-retours et d’explorer les arcanes du discours.

Quels sont les ressorts de l’engagement d’ultra-droite ? En quoi peut-on trouver des similitudes avec l’engagement djihadiste ?

L’engagement dans l’ultra-droite violente ne peut être réduit à une simple adhésion idéologique. Les enquêtes de terrain montrent qu’il s’inscrit le plus souvent dans des trajectoires biographiques marquées par des vulnérabilités sociales, identitaires et émotionnelles. De nombreux militants rencontrés partagent un sentiment de déclassement, d’injustice ou de perte de repères, parfois lié à des expériences de violences familiales, d’échecs scolaires ou de marginalisation sociale. L’ultra-droite leur propose alors une grille de lecture du monde simple et cohérente, identifiant des responsables clairement désignés et offrant une vision binaire de la réalité. À cela s’ajoute une quête de sens et de reconnaissance. L’engagement radical permet de transformer des fragilités personnelles en ressources symboliques : le sentiment d’être invisible, inutile ou humilié est converti en mission, en combat, voire en vocation.

Les discours ultradroitiers mettent en scène une menace civilisationnelle et exaltent la figure du combattant, du défenseur d’une communauté fantasmée. Cette mise en récit héroïque joue un rôle central dans le basculement vers la violence, car elle légitime le passage à l’acte comme un acte de sacrifice ou de salut collectif. Ces ressorts ne sont pas sans rappeler ceux observés dans les trajectoires djihadistes. Là aussi, les travaux empiriques ont montré l’importance des affects, du sentiment d’injustice, de la quête d’absolu et du désir de rédemption. Dans les deux cas, on observe la nostalgie d’un âge d’or idéalisé, la conviction d’être engagé dans une guerre existentielle, ainsi que le fantasme d’une pureté - ethnique d’un côté, religieuse de l’autre - présentée comme condition du salut.

La comparaison devient particulièrement éclairante lorsque l’on observe les modalités contemporaines de radicalisation. L’ultra-droite et le djihadisme évoluent aujourd’hui dans des écosystèmes numériques très similaires : réseaux sociaux, forums, messageries chiffrées, où circulent récits de martyrs, appels à la violence et contenus complotistes. Ces espaces fonctionnent comme de véritables bulles cognitives, qui enferment les individus dans une vision unique du monde tout en renforçant l’intensité émotionnelle des discours.

Les figures de tueurs de masse ou de combattants héroïsés, qu’ils soient néonazis ou djihadistes, se répondent, s’observent et parfois s’imitent, produisant ce que j’ai qualifié de formes de « mimétisme transidéologique ». Cette proximité tient également à la dimension processuelle de l’engagement : ni le djihadisme ni l’ultra-droite violente ne relèvent uniquement de recrutements directs ou d’organisations structurées. Il s’agit de trajectoires progressives, dans lesquelles l’adhésion idéologique vient souvent après un long travail émotionnel et relationnel.

Enfin, djihadistes et militants d’ultra-droite partagent une fascination commune pour l’univers militaire et le métier des armes. On sait aujourd’hui que plusieurs dizaines de djihadistes ont tenté d’intégrer l’institution militaire, et de nombreux rapports internationaux ont mis en lumière des proximités entre certaines fractions de l’ultra-droite et les milieux sécuritaires (police, armées, sécurité privée).

Ce magnétisme s’explique aisément par les valeurs et l’ethos associés aux armées : sens du sacrifice, goût du combat, fraternité, virilité poussée à son paroxysme. Les institutions militaires ont également la capacité de pallier certaines vulnérabilités - affectives, identitaires ou narcissiques - que l’on retrouve fréquemment chez les individus radicalisés.

Pouvez-vous développer l’idée du désir de restauration narcissique ?

Le désir de restauration narcissique me paraît absolument central pour comprendre l’engagement dans l’ultra-droite violente. Dans l’enquête que j’ai menée en milieu carcéral, plusieurs membres du groupuscule OAS évoquent des expériences précoces de stigmatisation et d’humiliation. Le leader du groupe a été victime de harcèlement scolaire en raison de tics faciaux visibles. Son numéro deux relate une socialisation marquée par la grossophobie. Deux autres membres évoquent un racisme antiblanc vécu dans leur quartier. Beaucoup ont également connu des trajectoires familiales instables et des parcours scolaires chaotiques. Ces expériences produisent des effets durables sur l’estime de soi. Elles nourrissent une image de soi profondément dégradée, parfois accompagnée d’une forme de haine de soi. C’est précisément à ce moment-là que l’idéologie joue un rôle décisif. Elle offre un cadre interprétatif permettant de transformer cette souffrance intime en colère dirigée vers l’extérieur. Autrement dit, elle convertit la haine de soi en haine de l’autre, en désignant des ennemis responsables de tous les maux.

C’est une mécanique que j’avais déjà observée chez de nombreux djihadistes. Les références idéologiques diffèrent - ethno-nationalistes d’un côté, religieuses de l’autre - mais la matrice cognitive demeure très proche. Dans les deux cas, l’idéologie fonctionne comme un dispositif de réparation symbolique : elle restaure une dignité blessée, confère une mission, offre une identité valorisée, parfois héroïsée. Internet a profondément transformé ce processus. Il a massifié les « candidatures » à la radicalisation en facilitant la rencontre entre des individus porteurs de vulnérabilités et une offre idéologique disponible en permanence. Lorsque Khaled Kelkal se radicalise, il y a près de trente ans, le point de connexion avec l’islamisme radical passe par quelques figures influentes du GIA algérien rencontrées en détention. Aujourd’hui, chaque adolescent dispose, dans sa poche, d’un accès direct, immédiat et continu à des univers idéologiques violents, à leurs récits et à leurs modèles héroïsés. Cette accessibilité permanente modifie radicalement l’échelle, la vitesse et l’intensité des processus de radicalisation. Comprendre ces mécanismes communs ne revient pas à nier les différences idéologiques entre ces univers, mais à reconnaître que leurs dynamiques d’engagement reposent sur des ressorts sociaux, émotionnels et numériques largement comparables.

Comment s’opère la porosité entre des univers radicaux distincts, voire idéologiquement opposés ?

Lorsque le désir de radicalité est central, la nature précise de l’idéologie tend parfois à devenir secondaire. Cette dynamique permet de comprendre l’émergence de trajectoires biographiques particulièrement déroutantes, y compris pour les services de renseignement. Certains adolescents ou jeunes adultes ont ainsi pu passer d’une fascination pour l’ultra-droite à un attrait pour le djihadisme, ou inversement. Pour ces individus, peu importe finalement le cadre idéologique mobilisé, pourvu qu’il offre l’intensité émotionnelle de la radicalité, un sentiment de fraternité et la conviction d’exister pleinement. Au-delà des antagonismes idéologiques affichés, on observe de fortes proximités cognitives, des perméabilités intellectuelles et un ethos commun qui rendent ces trajectoires comparables. Un épisode survenu en 2021 en fournit une illustration particulièrement éclairante. Cette année-là, les forces de l’ordre interpellent un groupuscule composé de quatre jeunes originaires de différentes régions françaises, qui échangeaient via WhatsApp autour de projets d’actions violentes se réclamant à la fois de références djihadistes et néonazies. Les documents saisis lors des perquisitions révèlent une convergence frappante autour de la fascination pour la violence. Le journal intime de l’une des membres mêlait représentations d’armes à feu, de couteaux, modes opératoires de fabrication d’explosifs, références coraniques liées au djihad, croix gammées, ainsi que des croquis de soldats nazis ou de bourreaux de l’État islamique exhibant des têtes décapitées. Influencés par l’idéologie nazie, deux autres membres du groupe hésitaient quant aux cibles, oscillant entre l’attaque de mosquées ou la perpétration d’une tuerie de masse en milieu scolaire, sur le modèle de Columbine aux États-Unis.

Le procès de ce collectif improbable a mis en lumière un puissant phénomène d’émulation collective, dans lequel la glorification de la violence tendait à reléguer la référence idéologique au second plan. Cette logique fait écho à des observations issues de mes propres terrains. Lors de ma première rencontre avec Kylian à la maison d’arrêt d’Avignon Le Pontet, celui-ci m’expliquait entretenir de bonnes relations avec Sid Ahmed Ghlam, djihadiste condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Le respect qu’il exprimait reposait sur des valeurs qu’ils estimaient communes : sens du sacrifice, engagement total, disposition à mourir pour une cause transcendante. Autant de traits qu’ils associaient à une forme d’ethos chevaleresque.

Ces constats m’ont conforté dans l’idée qu’il était nécessaire de décloisonner l’analyse des radicalités. Le djihadisme demeure trop souvent appréhendé à travers une grille de lecture néo-orientaliste, qui le réduit à une singularité culturelle ou civilisationnelle. Or, une approche comparative fondée sur des enquêtes empiriques rigoureuses met en lumière de nombreuses lignes de continuité entre différentes formes de radicalité violente et permet de saisir les mécanismes profonds - sociaux, émotionnels et symboliques - qui structurent l’engagement radical.

Dans votre ouvrage, vous évoquez l’idée d’un « nomadisme idéologique ». Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par là ?

Les membres du groupuscule OAS ont connu des formes de mobilité significatives à l’intérieur de la galaxie de l’extrême droite radicale et violente. Leur versatilité idéologique se traduit par une manière extrêmement fluide de militer. Ils passent sans difficulté d’un groupe nationaliste à un autre, naviguant dans un paysage très large : d’organisations ultranationalistes marginales comme l’Œuvre française, Dissidence française ou le GUD, jusqu’à des formations plus institutionnalisées telles que le Front national, l’Union populaire républicaine ou le Parti de la France. Derrière cette diversité organisationnelle se cache une pluralité de sensibilités, à savoir royalistes, pétainistes, identitaires, national-socialistes. Mais cette circulation permanente ne s’explique pas principalement par des désaccords idéologiques. Pour beaucoup d’entre eux, l’engagement ne relève pas d’abord d’une adhésion doctrinale, mais de la recherche d’un groupe, d’une fraternité capable de répondre à des besoins émotionnels forts. Les débats idéologiques passent ainsi au second plan face au besoin de reconnaissance, à la quête de sensations, d’adrénaline, ou simplement au désir d’échapper à un quotidien perçu comme vide ou insignifiant. On observe un phénomène comparable chez certains djihadistes partis combattre en Irak ou en Syrie, dont les allégeances ont parfois oscillé entre différents groupes concurrents (EI, Jabhat Al Nosra etc..). Dans des sociétés marquées par l’individualisation et la recherche de satisfaction immédiate, l’engagement radical ne relève plus nécessairement du sacrifice désintéressé. Il peut fonctionner comme une forme d’investissement personnel, censé produire des bénéfices symboliques, affectifs ou identitaires.

En quoi le rapport à la mort chez les terroristes peut-il être comparé ?

Au départ, je pensais que le rapport à la mort constituerait l’un des principaux points de rupture entre le djihadisme et l’ultra-droite. Le djihadisme contemporain se caractérise en effet par une fascination prononcée pour la mort, et la figure du martyr y occupe une place centrale depuis longtemps. L’État islamique a toutefois radicalisé et esthétisé ce rapport. Olivier Roy souligne bien cette centralité de la mort dans le djihadisme contemporain.

Ce qui m’a surpris, c’est de retrouver des logiques très proches chez certains militants d’ultra-droite violente. L’un d’eux m’expliquait vouloir mourir les armes à la main face aux forces de l’ordre. Un autre, profondément marqué par le catholicisme intégriste et l’imaginaire des croisades, exprimait le souhait de « mourir en templier ». Le leader du groupuscule incitait même ses membres à se convertir au christianisme afin d’« accéder collectivement au paradis ».

Dans certains cas, cette appétence pour la mort semble se mêler à des formes de désespoir profond, voire à des pulsions suicidaires. La violence devient alors un moyen de donner un sens à une existence perçue comme vide ou dévalorisée. Le rapport à la mort peut également s’inscrire dans une logique de vengeance : le terroriste se vit comme celui qui vient réparer une injustice et venger les morts de son propre camp. Au-delà des idéologies affichées, on observe ainsi de fortes convergences. Dans les deux cas, la mort est pensée comme signifiante, héroïque, presque salvatrice. Elle s’inscrit dans une vision eschatologique, où mourir devient l’aboutissement d’un destin censé donner sens et grandeur à une trajectoire personnelle.

Quelle place prend la dimension émotionnelle dans l’engagement radical ?

Depuis plusieurs années, la dimension émotionnelle du terrorisme fait l’objet d’une attention croissante. La radicalisation contemporaine est profondément émotionnelle. On y retrouve fréquemment ce que l’on appelle des chocs moraux : des événements perçus comme injustes, humiliants ou insupportables. Il peut s’agir d’une agression, d’un attentat, d’une image violente, d’un discours médiatique ou politique, mais aussi d’expériences personnelles de rejet, de stigmatisation ou de harcèlement. Ces chocs produisent des émotions intenses (colère, indignation, sentiment d’injustice) aujourd’hui largement amplifiées par les outils numériques. Les émotions circulent extrêmement rapidement en ligne, se renforcent dans des bulles informationnelles et alimentent des visions du monde de plus en plus cloisonnées et polarisées. On assiste ainsi à des processus de radicalisation « émo-numériques », qui combinent une forte charge émotionnelle et l’effet amplificateur des technologies numériques. Ces outils ne créent pas ex nihilo la radicalisation, mais en accroissent considérablement l’intensité et la vitesse.

Ce phénomène est particulièrement visible chez les adolescents, notamment entre 14 et 18 ans. La radicalisation repose souvent sur un socle idéologique peu élaboré, parfois superficiel, mais sur une base émotionnelle extrêmement puissante. Les professionnels de la Protection judiciaire de la jeunesse observent ainsi des jeunes ayant une compréhension limitée des doctrines auxquelles ils se rattachent, mais pourtant profondément engagés dans des logiques radicales. Des plateformes comme TikTok, Telegram ou Discord jouent un rôle central dans la cristallisation de ces tentations radicales. Cette radicalisation émotionnelle s’accompagne fréquemment de vulnérabilités personnelles, de mal-être profond, d’un rapport destructeur au monde - et parfois à soi-même - ainsi que de pulsions suicidaires. La violence extrémiste devient alors à la fois un mode d’expression politique et une tentative de donner sens à une souffrance intime.

Propos recueillis par Hugo Champion


[1] Pour conduire sa recherche, Elyamine Settoul rencontre à plusieurs reprises Kylian en détention (Kylian est un pseudonyme. Cet individu a été condamné à neuf ans de prison pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste).