Entretien avec Abou Djaffar, pseudonyme d'un ancien cadre de la DGSE, enseignant, scénariste, blogueur du Monde.

Ancien cadre de la DGSE, Abou Djaffar revient sur l’évolution du regard porté sur le djihadisme dans les années 1990 et invite à sortir de la sidération pour ouvrir une réflexion lucide sur un phénomène à la fois complexe, durable et profondément structurant.

Auteur de Et combattez-les partout où vous les trouverez (sourate al-Baqarah, verset 191), paru aux éditions de la Manufacture de Livres, Abou Djaffar revient sur l’évolution de la compréhension du phénomène djihadiste au sein de la DGSE, lorsqu’il y exerçait comme analyste puis chef de bureau dans les années 1990, au boulevard Mortier. Entre ironie désabusée et sens critique aiguisé, il déconstruit les angles morts et les certitudes de l’époque, invitant à sortir de la sidération pour ouvrir une réflexion lucide sur un phénomène à la fois complexe, durable et profondément structurant.

1. Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à écrire votre premier ouvrage ?

Tout d’abord, ce n’est pas mon premier ouvrage. C’est mon premier livre en tant qu’auteur clairement identifié, mais j’ai participé auparavant à plusieurs ouvrages collectifs. J’ai aussi beaucoup écrit sous d’autres formats, parfois sous pseudonyme. À l’origine, je suis étudiant en histoire. J’avais même envisagé, à un moment, de faire une thèse. Mais très vite, je me suis retrouvé engagé dans des fonctions d’analyse. J’ai travaillé presque exclusivement comme analyste, d’abord dans un cadre très intellectuel, puis de plus en plus impliqué dans des dispositifs concrets, des réformes, des mises en œuvre opérationnelles.

Cela fait aujourd’hui vingt-neuf ans que je travaille les questions de terrorisme djihadiste. J’ai commencé en 1993, avec un regard d’analyste, à une époque où le phénomène n’était absolument pas pensé comme il l’est aujourd’hui. Depuis le début de ma carrière, et après être passé par le secteur privé pour revenir dans l’administration publique dix ans plus tard, le fil conducteur est resté le même : comprendre et combattre des formes de violence politique, en particulier politico-religieuse.

J’ai toujours ressenti le besoin d’essayer de présenter ce que je croyais comprendre de mon sujet — c’est-à-dire de l’islamisme et du djihadisme. Pour contourner l’obstacle que représentait l’écriture d’un livre, j’ai ouvert un blog en 2009.

Celui-ci me permettait d’écrire régulièrement, sur des formats très variés : des billets parfois courts, parfois plus longs. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu envie d’écrire un livre, parce que le blog me suffisait. Et puis, il y a quelques années, j’ai lu des choses qui m’ont profondément agacé. J’avais le sentiment que, collectivement, on n’allait pas avancer sur cette question, qu’on continuait à écrire, de mon point de vue évidemment, des banalités, des choses qui, factuellement, étaient fausses, ou pire, qui n’étaient pas pensées.

Progressivement, je me suis dit que continuer à écrire uniquement sur un blog, sur un sujet aussi central, faisait courir le risque de passer après des gens qui avaient été des précurseurs. Je pense à des auteurs qui avaient travaillé très tôt sur ces questions, sur les réseaux, sur les filières, sur les organisations, et dont les analyses étaient parfois oubliées ou déformées.

J’avais aussi la prétention — peut-être discutable — d’avoir été parmi les premiers à travailler sérieusement sur les réseaux, au sens de chercher à comprendre comment ils fonctionnaient, comment ils s’organisaient, et comment on pouvait les attaquer autrement que par la seule répression tactique. Bien sûr, je n’étais pas seul. J’étais dans de très belles équipes, avec des gens d’intelligences et de compétences différentes. Il se trouve que j’avais un groupe de travail particulier, qui s’apparentait presque à une forme de démarche scientifique. Et j’ai eu la chance d’avoir des chefs qui m’ont laissé une liberté d’action. À l’époque, ils voyaient que je passais des journées entières dans les archives. Cela me permettait d’avancer sur des questions très opérationnelles.

Ainsi, il y a donc eu à la fois de l’agacement, et sans doute une forme de maturité, ou en tout cas de maturation. Tout cela a fait que je me suis lancé.

 

2. Quelles ont été les conséquences de la mythification du djihad afghan ? Comment a évolué la compréhension du phénomène djihadiste au sein de votre ancien service ?

Il y a eu plusieurs conséquences. D’abord, une conséquence interne aux milieux djihadistes. Le fait d’avoir « fait l’Afghanistan » est devenu quelque chose de très structurant. C’était vraiment : j’y étais, j’en étais. Il y avait quelque chose qui relevait de l’aura du vétéran. On a retrouvé cela plus tard, en Irak après 2003, ou en Syrie après 2012.

Cette mythification a produit aussi des imposteurs. Des gens qui prétendaient avoir fait le djihad afghan alors, qu’en réalité, ils étaient restés à l’arrière, parfois dans des madrassas au Pakistan, parfois loin des combats. On a tellement exalté le djihad afghan qu’on a fini par croire à une légende dorée selon laquelle les Arabes auraient gagné la guerre contre l’Union soviétique.

C’est évidemment faux. Aucun historien sérieux ne soutient cette thèse. Il n’y a eu qu’un seul affrontement réellement significatif entre combattants arabes et forces soviétiques, et, encore, il a été largement surinterprété. Mais à force d’être répété, ce récit s’est imposé. Il y a là quelque chose qui relève de l’automystification chez les groupes djihadistes.

Et on a fini par y croire nous-mêmes. Et je pense que cela tient en partie à une forme de paresse intellectuelle. On s’est raconté que le phénomène était lointain, qu’il relevait de l’exotisme, et qu’il finirait par nous frapper. Et effectivement, il nous a frappés — dans les années 1990, puis en 2015 à Paris. Mais longtemps, on a porté sur ces phénomènes un regard poli, distant, presque condescendant.

Il y avait aussi quelque chose de très français : l’idée que les Américains étaient un peu responsables de tout, que partout où ils passaient, ils mettaient le désordre. Je ne dis pas que cette grille de lecture est totalement infondée, mais le problème n’était pas là. En faisant tout partir de l’Afghanistan, on ne pensait pas la violence dans les pays d’origine des combattants arabes.

Or, des violences existaient bien avant : en Algérie, en Égypte, au Soudan, dans certains pays du Golfe, dans des camps palestiniens au Liban, en Europe, en Bosnie, puis plus tard dans le Caucase. En établissant un lien de causalité direct — tout commence en Afghanistan, puis se diffuse mécaniquement — on s’est interdit de comprendre ce qui couvait depuis longtemps.

On avait des hypothèses caricaturales. On se disait que ces groupes allaient finir par coller des tracts à l’entrée des stades ou faire des actions symboliques, et puis que cela s’arrêterait là. C’était aussi une autre époque. Je fais un peu « le vieux con » en disant ça, mais il n’y avait pas Internet, pas d’accès massif à la presse locale.

Moi, j’étais persuadé, avec ma formation d’historien et d’analyste, que la réalité était beaucoup plus complexe. Et c’est en écrivant le livre que j’ai pu réellement documenter la violence dans ces pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord — une violence largement absente de la presse occidentale et de nombreux travaux scientifiques dans les années 1980 et 1990.

On savait certaines choses : l’assassinat du président Sadate, des coups d’État, des violences ponctuelles. Mais on ne mesurait pas l’ampleur des phénomènes, leur continuité, leur caractère sériel. L’une des conséquences majeures de la mythification du djihad afghan, c’est précisément qu’on n’a pas vu ce qui s’était passé avant. On n’a pas compris que le djihad afghan était une étape importante, mais certainement pas la première.

Ce qui s’est produit ensuite — en Algérie, en Égypte — ne sortait pas de nulle part. Cela couvait depuis longtemps. Mais on ne regardait pas, ou on ne comprenait pas ce que l’on voyait.

Quant à l’évolution de la compréhension au sein des services, il faut bien avoir en tête qu’il existe deux univers qui travaillent sur le même objet. D’un côté, les chercheurs — historiens, sociologues, politistes — qui travaillent à partir de données largement publiques, mais sans toujours avoir accès au terrain. De l’autre, les services, avec des méthodologies analytiques très proches du terrain humain, orientées vers des finalités opérationnelles plutôt que vers la production de connaissance académique.

Cette dissymétrie a longtemps compliqué le dialogue. Et parfois, il y avait même du mépris. Je raconte dans le livre certaines anecdotes, notamment cette expression de « voleurs de poules » utilisée par certains responsables pour qualifier les terroristes. Mais ceux qui tenaient ce discours n’étaient pas ceux qui enquêtaient, ni ceux qui orientaient les postes, ni ceux qui parlaient aux partenaires.

Quand votre chef ne croit pas à ce que vous faites, il faut le convaincre. Sinon, il coupe les moyens humains, les sources, les opérations. Or, la connaissance se construit dans la durée : accumulation quotidienne d’informations, dialogue constant avec le terrain, avec les outils techniques, avec les partenaires.

Il y a eu des moments de prise de conscience. Pas forcément des ruptures brutales, mais des évolutions progressives. Dès 1995, on observait des transformations des réseaux post-GIA en Europe, un regard tourné vers l’Est, et surtout une nouvelle projection vers l’Europe comme théâtre d’action.

On sentait que quelque chose mûrissait, et que cette dynamique allait être exploitée par des réseaux transnationaux, notamment ceux liés à al-Qaïda. Nous avons documenté ces évolutions, rendu compte aux autorités. Puis il y a eu des moments beaucoup plus révélateurs : les attentats contre les ambassades américaines en Afrique en 1998. Là, on a compris qu’on faisait face à des réseaux extrêmement complexes. Il y a eu aussi, en France, le projet d’attentat contre le marché de Noël de Strasbourg en décembre 2000, ou encore les menaces autour de l’Euro 2000. Ces événements ont permis de mesurer l’ampleur réelle des réseaux.

Nous étions toute une génération d’analystes qui n’avaient pas peur de travailler tard, d’échanger en dehors des cadres formels, de discuter avec des collègues travaillant sur d’autres théâtres — Philippines, Cachemire — et de constater que les acteurs se connaissaient, circulaient, se retrouvaient.

Et enfin, 2001. Un coup de tonnerre. Une sidération émotionnelle, évidemment, mais surtout une confirmation intellectuelle. Pour ceux qui travaillaient sur ces sujets, ce n’était pas une surprise au sens analytique. C’était la validation tragique de ce que l’on observait depuis des années : une audace sans limites, une capacité de projection mondiale, et une détermination absolue. Le plus gros attentat de l’histoire contemporaine. Une tragédie dantesque, qui a marqué un basculement historique, bien au-delà du seul champ du renseignement.

3. Comment s’est-on adapté aux structures organisationnelles des différents groupes djihadistes ? La théorie des « conflits fluides » est-elle toujours opérante ?

Oui, elle est toujours opérante. Et même plus que cela : je pense qu’elle est aujourd’hui encore plus pertinente qu’au moment où elle a été formulée. Ce n’est pas une théorie « chic » au sens académique du terme. Elle n’est pas élégante conceptuellement. Mais elle décrit avec une grande justesse la réalité du phénomène tel qu’il se déploie sur le terrain.

Ce que cette théorie permet de saisir, c’est un environnement profondément fluide, marqué par des interconnexions permanentes entre individus, groupes et territoires. On n’a pas affaire à des organisations closes, structurées de manière hiérarchique et stable, mais à des réseaux de réseaux, capables de se recomposer en permanence. Des acteurs peuvent se projeter ailleurs, recruter, financer, donner des ordres ou faire faire, parfois sans être physiquement présents. Cette fluidité n’est pas un slogan théorique : c’est une contrainte opérationnelle quotidienne.

Dans cet espace, il n’y a pas de centre unique, pas de structure figée, pas de chaîne de commandement au sens classique. Toute lecture strictement organisationnelle — chercher un organigramme, un sommet, une base — devient très vite insuffisante. On est face à des ensembles mouvants, adaptatifs, opportunistes, capables d’absorber les coups et de se reconfigurer rapidement.

Sur le plan de l’adaptation opérationnelle, on est progressivement passé d’une logique relativement simple — pour caricaturer — à une logique beaucoup plus complexe. Au départ, l’approche reposait essentiellement sur la répression policière en sécurité intérieure et sur une analyse globale, souvent externalisée, du phénomène. Cette double approche avait ses vertus, mais elle s’est révélée rapidement inadaptée à la dynamique propre des réseaux djihadistes.

Il a fallu évoluer vers une stratégie de prévention beaucoup plus large, tous azimuts, en sécurité intérieure comme à l’extérieur des frontières européennes. Cela a impliqué d’accepter de franchir certaines lignes que l’on s’interdisait auparavant, de passer d’une posture d’observation à une posture beaucoup plus active. Ces évolutions ont suscité, et suscitent encore, des débats éthiques, juridiques et opérationnels importants.

Cette transformation a eu des conséquences directes en termes d’organisation. Une question revient de manière récurrente dans les services — et d’ailleurs aussi dans certaines entreprises privées qui font de l’analyse : faut-il structurer le travail par bassins géographiques ou par phénomènes ? Par zones — Moyen-Orient, Afrique, Europe — ou par dynamiques transversales, comme les filières, les modes opératoires, les idéologies ?

Les deux approches ont leurs limites. Une organisation strictement géographique suppose une forte capacité de synthèse. À l’inverse, des task forces thématiques nécessitent des priorités très clairement définies par le politique, en fonction de l’état de la menace. En pratique, les organisations sont presque toujours des compromis : elles mêlent approches géographiques, priorités politiques et opérationnelles, et logiques de spécialisation.

Les connaissances acquises en matière de compréhension et de modélisation des réseaux n’ont pas toujours de traduction organisationnelle immédiatement visible pour un regard extérieur. Elles infusent plutôt dans les pratiques : dans la manière dont les analystes, les opérationnels et les décideurs comprennent ce qu’ils affrontent, hiérarchisent l’information, interprètent les signaux faibles.

Il faut aussi être lucide sur un point fondamental : par nature, une administration ne peut pas être aussi souple qu’un réseau terroriste. C’est une impossibilité structurelle. Une administration est contrainte par le droit, par la hiérarchie, par des chaînes de décision longues, par la nécessité de documenter, de produire de la synthèse, de rendre compte. On ne peut pas traiter des millions de communications sans cadres, sans procédures, sans arbitrages.

Les organisations mises en place sont donc nécessairement imparfaites. Leur objectif n’est pas la perfection théorique, mais la détection, la prévention et, si possible, l’entrave de la menace avant qu’elle ne devienne immédiate. Toute l’histoire de l’adaptation des services face au djihadisme se joue dans cette tension permanente entre rigidité structurelle et menace fluide.

4. Dans quelles mesures l’impensé – voire l’impensable – de la dévotion totale à la cause djihadiste a-t-il oblitéré la juste lecture du phénomène ? Que dit cela de notre rapport au sacrifice et à l’engagement ?

Pendant longtemps, la question du sacrifice a été très mal pensée, voire évacuée. Nous avons eu beaucoup de mal à accepter que des individus puissent adhérer sincèrement à des idéologies radicales et être prêts à mourir pour elles. On a préféré chercher des explications rassurantes : la folie, la pathologie, la manipulation, la misère sociale. Bien sûr que ces dimensions existent parfois. Mais elles ne suffisent pas à rendre compte du phénomène.

Historiquement, pourtant, cette dévotion totale n’a rien d’exceptionnel. Les Croisés, par exemple, étaient animés d’une foi et d’un engagement absolus, alors même que beaucoup d’entre eux ne parlaient pas latin, ne lisaient pas les textes qu’ils prétendaient défendre et comprenaient très imparfaitement la théologie qui justifiait leur combat. La comparaison doit évidemment être maniée avec prudence : les Croisés ne sont pas des terroristes au sens contemporain du terme, et un soldat n’est pas en soi un criminel, même s’il peut le devenir par ses actes. Mais le parallèle éclaire une constante anthropologique : la capacité humaine à une dévotion totale.

On retrouve ce même schéma chez les révolutionnaires du XXᵉ siècle et chez tous ceux qui ont accepté de mourir pour une cause qu’ils estimaient supérieure. Le problème n’est donc pas la capacité humaine au sacrifice, mais notre difficulté contemporaine à la penser lorsqu’elle se déploie hors de nos récits valorisés, hors des cadres moraux qui nous sont familiers.

Il y a eu, chez certains responsables et dans une partie du débat public, un mélange d’ignorance et de lâcheté. Une forme d’aveuglement volontaire : ne pas vouloir regarder la violence en face, parce qu’elle est moralement insupportable. On a ainsi pathologisé ce qui relevait d’abord d’un engagement politique radical, comme si qualifier les acteurs de « fous » permettait d’éviter d’affronter la logique de leurs actes.

Le paradoxe est d’ailleurs frappant. Nos sociétés continuent de vouer un culte à certaines figures du sacrifice — résistants, poilus de la Première Guerre mondiale, héros militaires — tout en refusant de reconnaître cette même logique chez ceux qui nous affrontent. On accepte le sacrifice lorsqu’il nous est familier, lorsqu’il s’inscrit dans une histoire nationale légitime. On le refuse lorsqu’il nous dérange, lorsqu’il nous oblige à admettre que des individus peuvent mourir volontairement pour des causes que nous jugeons abjectes.

Ce déni a longtemps nourri des discours confus, parfois hésitants, y compris dans des cercles de décision très élevés. Le fait d’admettre que des djihadistes puissent être prêts à mourir pour leur cause a suscité une véritable résistance intellectuelle, comme si reconnaître cette réalité revenait à leur accorder une forme de légitimité morale — ce qui est évidemment faux.

Aujourd’hui, cette impasse est en grande partie dépassée, même si l’on trouve encore des discours très psychologisants. Oui, les trajectoires individuelles comportent des fragilités, des névroses, des failles. Mais cela n’explique pas pourquoi certains pensent sincèrement que le terrorisme peut faire avancer une cause politique. Ce n’est pas une clé de lecture suffisante.

Des travaux comme ceux de Michel Goya, par exemple dans Sous le feu, montrent bien comment des individus ordinaires peuvent, dans certains contextes, devenir capables de tuer — et d’accepter de mourir. L’histoire contemporaine nous le rappelle également : lorsque l’on voit aujourd’hui des unités militaires récompensées malgré leur implication dans des massacres de civils, on mesure à quel point les référentiels moraux, le rapport à la violence et à la mort, peuvent varier radicalement d’un système politique à un autre.

Attention toutefois : le terroriste n’est pas un combattant « transcendé » au sens noble du terme. Son sacrifice n’a rien d’héroïque ; il tue des innocents. Mais il existe néanmoins, chez lui aussi, un rapport à la mort et à la dévotion qu’on ne peut pas balayer d’un revers de main si l’on veut comprendre le phénomène.

5. Que pensez-vous de cette prédiction – voire de prédication – d’Ayman al-Zawahiri :  Que pensez-vous de cette prédiction, voire de prédication, d’Ayman al-Zawihiri qui écrivait : « Nous assistons aujourd’hui à l’apparition d’un phénomène nouveau, mais durable et croissant, celui des jeunes combattants musulmans qui quittent leur famille et leurs pays, négligent l’argent, abandonnent leurs études ou leur emploi pour rejoindre les champs de bataille de la guerre sainte. Se développe une nouvelle conscience qui se résume ainsi : il n’y a pas d’autres solutions que le djihad [1]» ?

Al-Zawahiri n’était pas un leader charismatique au sens classique du terme. Ce n’était pas un tribun. En revanche, c’était un érudit, quelqu’un qui maîtrisait l’écrit et qui pensait le djihadisme comme un projet politique de long terme. Plus largement, il faut reconnaître que certains cadres djihadistes sont de véritables auteurs, au sens plein : des propagandistes capables de faire passer un projet politique à travers une rhétorique structurée, parfois d’une grande cohérence interne.

Il y a, dans certains de leurs textes, des phrases qui disent tout. Des phrases qui auraient pu être prononcées par un pape à la fin du XIᵉ siècle lors de l’appel à la croisade, ou par un chef de guerre autoritaire dans les années 1940, à condition d’en changer le vocabulaire. Cette continuité historique est frappante.

Cette citation, en particulier, décrit une dynamique qui n’a rien d’improvisé ni de spontané. On y retrouve des éléments extrêmement classiques des discours révolutionnaires : rupture avec la famille, abandon de la vie ordinaire, mise à distance de l’argent, des études, du travail, au profit d’un engagement total. Ce n’est pas un discours religieux isolé, c’est une rhétorique de mobilisation politique.

Contrairement à une idée répandue, Zawahiri n’était pas un grand savant religieux au sens strict. Il ne jouait pas le rôle d’un théologien. Mais il avait une véritable capacité de théorisation politique du djihad. Il y a chez lui une vision stratégique, une inscription dans le temps long, et une compréhension fine des ressorts de l’engagement.

C’est aussi pour cela que la rhétorique djihadiste peut parfois être troublante. Je n’ai jamais été séduit, ni fasciné, ni tenté. Mais je pense que l’on a longtemps sous-estimé le fait que certains auteurs djihadistes sont de véritables propagandistes. Ce sont des auteurs capables de faire passer un projet politique et religieux par un style efficace, percutant, parfois d’une grande habileté.

À minima, le djihadisme est une révolte. Et dans certains cas — notamment avec l’État islamique — il s’agit bien d’une révolution au sens strict : un projet de renversement de l’ordre existant et de refondation politique et sociale. Cela a longtemps été sous-estimé, voire nié. On a préféré y voir une pulsion de mort, un nihilisme, alors qu’il s’agissait d’un projet, certes abject, mais structuré.

Je me souviens d’une discussion avec un cadre d’un grand service, en activité le 13 novembre 2015. Il me disait que ces attentats n’étaient pas seulement des actes de haine ou de détestation. Ils visaient aussi à provoquer une réaction en chaîne, à créer des effets politiques durables, à polariser les sociétés, à forcer des camps à se constituer. Cette dimension stratégique est centrale.

Le djihadisme ne peut pas être compris autrement que comme un projet politique. Le nier, c’est se condamner à l’incompréhension. Ce projet a souvent échoué, et il échoue encore. Mais l’échec d’un projet politique ne signifie pas son inexistence. Beaucoup de projets révolutionnaires ont échoué sans pour autant être dépourvus de cohérence ni de capacité de mobilisation.

6. Pourrait-on assister, comme en Syrie, à une transformation politique des groupes djihadistes, à l’instar de la mutation de Jalouni en al-Charaa ?

Oui, c’est possible, et c’est déjà en partie à l’œuvre dans plusieurs contextes. En Syrie, la trajectoire d’Abou Mohammed al-Joulani, devenu aujourd’hui Ahmed al-Charaa, illustre cette capacité d’adaptation et de recomposition. Mais il faut être très prudent : il est sans doute encore trop tôt pour dire si l’on est face à une transformation politique profonde, durable, ou à une adaptation tactique.

Dans le Sahel, en revanche, on observe déjà des dynamiques très éclairantes. Le JNIM — ou GSIM — ne cherche pas nécessairement à prendre le pouvoir au sens classique, comme l’a fait l’État islamique à un moment donné. Il ne vise pas prioritairement la prise de capitales comme Bamako ou Ouagadougou. Sa stratégie consiste plutôt à faire tomber ou affaiblir les régimes en place, puis à s’insérer dans des configurations locales de pouvoir.

On voit apparaître des logiques d’association, d’alliance, parfois de cohabitation avec des acteurs locaux : chefs communautaires, autorités traditionnelles, réseaux économiques. Cela produit des formes de gouvernance hybride, extrêmement déroutantes intellectuellement. On n’est plus dans une logique de conquête frontale, mais dans des logiques d’infiltration, d’arrangements pragmatiques, parfois très opportunistes.

Ce n’est pas une forme d’« embourgeoisement » idéologique, ni une normalisation au sens classique. C’est une stratégie d’adaptation. Ces groupes apprennent, testent, ajustent leurs modes d’action et leurs discours, notamment pour acquérir une forme de légitimité locale.

Cela oblige à repenser totalement nos grilles de lecture. La transformation n’est pas nécessairement politique au sens institutionnel, mais elle est sociale, territoriale, parfois normative. Et c’est précisément ce qui la rend difficile à appréhender.

7. Question à mille points : de quoi le djihad est-il le symptôme ?

Une fois que l’on a posé qu’il n’y a aucune négociation possible avec ces groupes, il faut aller plus loin dans l’analyse. Il ne s’agit pas de porter un jugement moral, mais de comprendre. Comme pour une maladie grave, on ne juge pas : on cherche à diagnostiquer.

L’une des erreurs majeures a été de pathologiser les djihadistes ou de leur dénier toute volonté politique. Or, si l’on pose froidement les constats, on est obligé d’admettre que le djihadisme relève d’une radicalité politique. Cela ne le justifie en rien, mais cela change la manière de le penser.

On peut formuler plusieurs hypothèses explicatives. L’une consiste à voir le djihadisme comme une forme de nationalisme arabe recomposé, radicalisé et réenchanté par la religion musulmane — une sorte de nationalisme 2.0 ou 3.0, à la fois revanchard et nostalgique d’un âge d’or fantasmé. Une autre hypothèse consiste à l’analyser comme une réaction à l’histoire coloniale et postcoloniale, ou plus largement à des formes de domination perçues comme continues, y compris là où la colonisation directe a été absente mais où l’ingérence ou l’asymétrie sont ressenties comme permanentes.

Ces hypothèses peuvent être discutées, critiquées, affinées. Mais une question demeure, et elle est décisive : qu’est-ce que cela change opérationnellement ? La réponse est en réalité assez simple — et assez frustrante. On ne pilote pas un phénomène historique. On ne maîtrise pas l’histoire. On peut tenter d’agir sur ses manifestations, d’en limiter les effets, de contenir la violence. Mais on ne gouverne pas les dynamiques profondes.

Le djihadisme s’inscrit dans un temps long, comme d’autres formes de violence politique avant lui. Le comprendre durablement, profondément, philosophiquement, n’est pas un luxe intellectuel. C’est la seule manière d’éviter de répéter indéfiniment les mêmes erreurs.

Cela ne signifie ni la résignation ni la passivité. Comprendre n’est pas excuser. Mais refuser de comprendre, c’est se condamner à l’impuissance stratégique. Nous participons à l’histoire, nous ne la pilotons pas. Et c’est précisément pour cela que la lucidité est une condition de l’action.

 

Propos recueillis par Hugo Champion


[1] Al-Zawahiri, Ayman, Extraits de Cavaliers sous l’étendard du Prophète, traductions de Jean-Pierre Milelli, dans Al-Qaida dans le texte, 2008.