Hakim Djaziri, acteur, auteur et metteur en scène.
Auteur et acteur, Hakim Djaziri nous explique comment sa rencontre avec le théâtre a été un levier décisif pour le sortir de sa radicalisation.
André Malraux affirmait que « l'art, c'est le plus court chemin de l'homme à l'homme ». L’entretien avec le dramaturge Hakim Djaziri illustre parfaitement, à travers l’exploration de sa trajectoire singulière, comment l’art permet de sublimer des ruptures pouvant conduire à la violence. Né en Algérie, ayant fui la « décennie noire », il nous explique les mécanismes de sa radicalisation et la manière dont le théâtre lui a permis de se libérer de son enfermement identitaire. Prochainement au casting de la saison 5 de la série Fauda, Hakim Djaziri prolonge ce travail artistique en explorant, à l’écran comme au théâtre, des trajectoires marquées par la violence politique et les conflits identitaires.
Pouvez-vous présenter votre parcours et les motivations qui vous ont conduit à écrire sur l’engagement islamiste ?
Mon parcours est intimement lié à cette question. Je suis né en Algérie et j’y ai grandi. Mes parents occupaient des positions sociales importantes. Ce détail est essentiel pour comprendre la suite.
Dans les années 1990, l’Algérie a traversé ce qu’on a appelé la « décennie noire » : dix années de guerre civile d’une violence extrême. Pour donner un ordre de grandeur, ce que la France a vécu à partir de 2015, notamment avec le Bataclan, Charlie Hebdo ou l’Hyper Cacher, nous l’avons vécu là-bas à une échelle démultipliée. Puissance dix, puissance vingt. Je n’ai pas de chiffre exact, mais c’était quotidien : des dizaines, voire des centaines de milliers de morts sur une période de dix ans.
Cette guerre était menée par des Algériens contre d’autres Algériens. Il ne s’agissait pas d’une invasion extérieure, mais de jeunes embrigadés, souvent sans alternative, dans une société totalement verrouillée, extrêmement corrompue à l’époque, dominée par un parti unique : le FLN. Il y a d’abord eu les manifestations d’octobre 1988, très violentes, qui ont fait plusieurs centaines de morts. Puis une période de grande instabilité sociale et politique, qui a conduit le Front islamique du salut, le FIS, à accéder au pouvoir par les urnes : d’abord lors des municipales, puis aux législatives. Le scrutin a finalement été invalidé, l’État refusant l’instauration d’un régime islamique radical. À partir de là, le FIS s’est déployé dans la rue, en investissant particulièrement les esprits des jeunes.
Au départ, il s’agissait d’une insurrection contre le gouvernement et l’État. Progressivement, cette dynamique s’est transformée en une lutte djihadiste d’une extrême brutalité. Les cibles se sont multipliées : policiers, journalistes, militaires. Mon père, haut fonctionnaire, et ma mère, psychologue, faisaient partie des cibles prioritaires. Ils ont échappé à plusieurs attentats. Mon petit frère et moi aussi.
En 1994, après la tentative de trop, mon père a pris la décision de fuir l’Algérie avec sa famille. Il ne connaissait pas la réalité sociale française ; pour lui, l’urgence était de nous mettre à l’abri. Il pensait que la France se résumait à Paris. Il ignorait qu’à dix ou quinze kilomètres existaient des banlieues où la misère et la violence prenaient d’autres formes.
Nous avons atterri dans une cité appelée la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois, l’une des plus dures de France à l’époque. Nous avions fui une violence en Algérie pour en retrouver une autre en France.
J’ai grandi dans ce contexte, et cela a été extrêmement difficile. Avec le recul, c’est précisément ce parcours qui m’a conduit, vingt ans plus tard, à écrire ma première pièce, Désaxé. Elle raconte en grande partie, de manière autobiographique, l’exil, l’arrivée dans un autre pays, une autre culture, et cette atmosphère très particulière qui se dégage de la cité des 3000.
Ironie du sort : après avoir été exclu du lycée, connu la délinquance, le harcèlement scolaire - des éléments que j’évoque dans le spectacle - j’ai fini par rejoindre, au début des années 2000, un mouvement islamiste. J’étais un jeune garçon profondément perdu. L’exil, le déclassement, le harcèlement formaient une continuité. Pendant plusieurs mois, j’ai dérivé. Je me suis radicalisé. Je tiens à le dire très clairement : je n’ai jamais été djihadiste. Lorsque Désaxé est sorti, certains médias ont titré « ex-djihadiste devenu acteur ». Ce n’est pas mon histoire. J’étais radicalisé, enfermé dans une idéologie, je comprenais les ressorts du discours djihadiste, mais je n’ai jamais pris les armes.
Ce qui m’a sauvé, c’est le théâtre. Une rencontre presque accidentelle, dans une période très schizophrénique de ma vie. J’étais entouré de personnes qui condamnaient toute activité artistique, considérée comme une invention occidentale destinée à nous pervertir. Le discours était extrêmement radical. Un jour, en passant devant le théâtre Jacques-Prévert à Aulnay-sous-Bois, j’ai vu des jeunes de mon âge faire du théâtre. Je ne me souviens plus exactement pourquoi j’étais là, mais il s’est produit quelque chose de très fort. Je voyais cette liberté, ces émotions, cette vibration. Moi, je n’en avais plus qu’une seule en réserve : la colère, qui s’était transformée en haine.
Ce fut un choc. Malgré l’environnement dans lequel je baignais, j’ai été attiré par le théâtre comme par un aimant. Je me suis inscrit, avec une immense culpabilité. Pendant plusieurs mois, j’ai vécu une double vie : d’un côté l’engagement théâtral, de l’autre l’engagement religieux, que je cachais. J’avais coupé les ponts avec mes parents, rongé par la culpabilité de leur avoir infligé cela alors qu’ils avaient tout sacrifié pour nous.
Lors du spectacle de fin d’année, la professeure de théâtre m’a confié le rôle principal. Elle avait perçu quelque chose, sans pouvoir le nommer. Je n’étais pas le meilleur acteur, mais elle a estimé que ce garçon devait être mis en avant. Et elle a vu juste. Au moment des applaudissements, dans cette communion avec le public, j’ai eu le sentiment que c’était moi que l’on applaudissait. J’avais l’impression de réexister. Avec le recul, je dirais que ce jour-là, s’est déposé en moi, de manière assez criante, une vocation. Je voulais ressentir constamment ces émotions. Cette expérience a fait jaillir en moi le rêve de devenir acteur.
C’est à partir de là que, dans une forme de courage presque insensé, j’ai quitté ce mouvement radical. J’ai entamé une reconstruction longue et fastidieuse, qui m’a conduit, vingt ans plus tard, une fois que je vivais de mon métier, à écrire Désaxé, pour raconter ce parcours.
Quel était le groupe à laquelle vous vous étiez affilié ?
Le mouvement que j’avais rejoint s’inspirait du tabligh. Mais, très honnêtement, avec le recul, tablighi, salafisme, wahhabisme, frérisme… pour les personnes enrôlées, la différence est souvent inexistante. Ceux qui dirigent ces mouvements - les prédicateurs, les cadres, ceux qui tiennent les rênes - poursuivent en réalité le même objectif. Et eux savent très bien ce qu’ils font.
Je parle ici principalement des personnes enrôlées. Elles ne sont pas des puristes au sens théologique du terme. Elles embrassent une cause parce qu’on leur a demandé de le faire, parce qu’on les a convaincues. Mais ceux qui dirigent, eux, savent exactement où ils vont. Avec l’expérience que j’ai aujourd’hui, je pense qu’il n’existe pas de distinctions fondamentales entre ces mouvements, ni même sur la question de l’affiliation précise.
En réalité, ils relèvent tous de la même matrice idéologique. Peu importe le groupe dans lequel je serais tombé, l’issue aurait été identique. On est face à des groupes radicaux dont l’objectif central est l’instauration de la charia. Ce sont des mouvements missionnaires, parfois inscrits dans une logique d’entrisme. On parle souvent de l’entrisme des Frères musulmans, mais ce n’est ni une hypothèse ni une théorie : c’est une réalité observable.
Au fond, à notre niveau, savoir s’il s’agit de wahhabisme, de salafisme ou de frérisme n’apporte pas grand-chose. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des personnes qui composent ces mouvements ignorent elles-mêmes ces distinctions. Ce qui est commun, en revanche, c’est une idéologie extrêmement structurante et extrêmement encadrante.
Ce qui m’a frappé, c’est à quel point l’attachement religieux que l’on imagine profond est en réalité très superficiel. Une part importante des personnes que j’ai rencontrées ne connaît pratiquement rien à l’islam. À part deux ou trois versets appris par cœur, imposés et récités mécaniquement, il n’y a pas de connaissance réelle.
L’idée est que tu en saches le moins possible et que tu n’interprètes pas par toi-même le texte coranique. Tu dois ingérer ce qu’on te donne à comprendre, à partir d’interprétations qui extraient les versets de leur contexte historique et théologique.
On observe d’ailleurs le même mécanisme ailleurs. Certains agitateurs, parfois issus de l’extrême droite, procèdent de la même façon : ils prennent un verset, le sortent de son contexte et disent « regardez, ils appellent à combattre tout ce qui ne leur ressemble pas ». La réalité est infiniment plus complexe.
L’islam est une religion relativement jeune comparée aux autres monothéismes. C’est un point important, car il existe encore une recherche, une pluralité d’interprétations, des débats internes. Aujourd’hui, près de deux milliards de musulmans vivent dans des sociétés extrêmement diverses - asiatiques, moyen-orientales, maghrébines, africaines - avec des cultures très différentes et parfois des lectures radicalement opposées.
En dehors des cinq piliers, il existe de nombreux points de désaccord. Et c’est précisément dans ces zones de flottement que certains discours très durs s’engouffrent, parce qu’ils savent qu’ils seront entendus.
Quel terme préférez-vous utiliser pour définir et délimiter l’engagement dans une cause politico-religieuse ?
Quand on parle des mots à employer, « embrigadement religieux » me semble assez juste. Radicalisation aussi. Mais, à mes yeux, le plus important, ce ne sont pas les termes. La résultante, elle, est toujours la même : la marginalisation. Et ce mot est fondamental. Comprendre la marginalisation, c’est remonter à la source. C’est comprendre pourquoi des enfants de la République finissent par devenir ses ennemis.
Lorsque l’on observe les trajectoires des frères Kouachi, de Mohamed Merah, d’Amedy Coulibaly, ou de nombreux autres partis ensuite s’engager en Syrie ou en Irak, on constate que cela fait vingt ou trente ans que des citoyens français partent vers des zones de guerre dont on connaît parfaitement la réalité. Il y a donc quelque chose à analyser.
Ce quelque chose, c’est la rupture avec la société. Encore et toujours. Cette rupture rend réceptif à l’idée de s’engager dans la marginalisation et, par extension, à devenir l’ennemi de cette société. Le mécanisme est d’ailleurs comparable à celui que l’on observe dans le trafic de drogue ou le grand banditisme. À un moment donné, il y a une cassure nette avec ce qui fait de nous des citoyens inscrits dans une communauté. Un individu qui se sent soutenu, reconnu, qui dispose d’un cadre familial relativement stable, qui pratique une activité - sportive, artistique -, ne bascule pas soudainement.
Je prends souvent l’exemple de Mohamed Merah car, avant de devenir terroriste, il a tenté de s’engager dans l’armée française. Il a échoué aux tests d’entrée ce qui a évidemment suscité une grande déception et suscité un sentiment de rejet. Ce qui peut paraître paradoxal est qu’il a d’abord voulu défendre la nation - au prix de sa vie s’il le fallait - avant de devenir, deux ans plus tard, l’ennemi de cette même nation. Je ne prétends pas établir une causalité directe entre son échec et sa radicalisation mais ce sont des éléments qu’on ne peut pas ignorer. Dans tous les parcours de passage à l’acte ou de départ en zone de guerre, on retrouve à un moment ou à un autre une rupture très forte. La marginalisation est la clé de lecture principale.
Comment a été reçu et perçu votre « ré-enracinement » par votre entourage familial, mais aussi coreligionnaire ?
Lorsque j’ai quitté ce milieu, je l’ai fait de manière brutale. Je suis parti comme un voleur. Il n’y a pas d’autre mot. Sans prévenir, sans expliquer. Je savais que si je restais dans la cité, il y aurait des comptes à rendre. Et je n’étais pas prêt à les affronter. Il n’existe aucun protocole de sortie. Aucun mode d’emploi. Tu disparais ou tu continues. Moi, j’ai disparu. C’était violent, mais nécessaire.
Du côté de ma famille, la réaction a été radicalement différente. Il y a eu énormément de soulagement, d’amour, de bienveillance. J’ai grandi dans une famille très aimante, et c’est important de le dire, car on suppose souvent que la radicalisation provient d’un cadre familial défaillant. Ce n’était pas mon cas. Le paradoxe de mon histoire, c’est que la rupture ne s’est pas produite dans la famille, mais ailleurs : à l’école, dans le harcèlement scolaire, dans les moqueries répétées sur l’accent, les vêtements, l’origine. À force d’entendre que tu n’es pas à ta place, que tu es différent, que tu es en trop, quelque chose finit par se fissurer.
À un moment donné, j’ai eu le sentiment qu’il n’existait que deux options : subir cette violence et la garder en soi, ou l’adopter comme mode de relation au monde. J’ai choisi la seconde. C’est ainsi que la colère s’installe, puis la haine, puis l’adhésion à des discours qui te donnent enfin une place - même si cette place est violente.
Lorsque, plus tard, j’ai rendu cette histoire publique à travers mon travail artistique, les réactions ont été contrastées. Il y a eu beaucoup de soutien, mais aussi de la méfiance. Certains continuaient de me percevoir comme dangereux, instable, ambigu. Avec le temps, cela s’est apaisé. Cette histoire fait désormais partie intégrante de mon parcours.
Comment avez-vous abordé ces phénomènes dans vos pièces de théâtre ?
Quand j’ai commencé à écrire, je n’avais rien à inventer. Absolument rien. Tout était déjà là. Il fallait simplement raconter. Ce qui me frappait, notamment après les attentats de 2015 et 2016, c’était l’erreur récurrente d’analyse autour de ces phénomènes. On se focalise presque exclusivement sur l’acte final, sur l’attentat, sur l’explosion. On parle de radicalisation comme d’un interrupteur : un jour tout va bien, le lendemain l’individu devient terroriste. La réalité est tout autre.
Moi, je voulais raconter le temps long. Vingt ans de vie. L’enfance, l’exil, l’arrivée en France, le déclassement social de mes parents, l’humiliation, la colère, les mauvaises rencontres, les mauvais choix. Rien de tout cela ne se produit en un claquement de doigts. Le déclassement social de mes parents a été d’une violence extrême. Mon père, haut fonctionnaire respecté en Algérie, se retrouvait à faire les marchés pour nourrir sa famille. Ma mère, psychologue et intellectuelle brillante, faisait des ménages. Pour l’adolescent que j’étais, c’était une succession de blessures symboliques.
Dans mes pièces, je raconte des anecdotes réelles, parfois drôles, parfois très sombres. Je ne me donne pas le beau rôle. Je ne cherche pas à me victimiser. J’avais digéré mon histoire. Je n’avais plus besoin de me justifier. C’est essentiel, sinon on tombe rapidement dans le pathos ou la morale.
J’ai aussi volontairement dissocié le personnage de moi-même. Ce n’est ni une thérapie ni un témoignage brut, mais une œuvre artistique. J’y explore également ce qui se serait produit si je n’avais pas rencontré le théâtre. La pièce va jusqu’au bout de la logique : le personnage part faire le djihad, revient pour commettre un attentat et se retrouve en prison. Il fallait aller jusqu’à cette fatalité pour montrer le mécanisme dans son intégralité.
Après Désaxé, j’ai été énormément sollicité. Et ce qui m’a frappé, c’est le nombre de femmes qui venaient me parler, me questionner. J’ai pris conscience d’un angle mort majeur : la radicalisation féminine. C’est ainsi que j’ai rencontré Audrey - ce n’est pas son vrai prénom - une ex-djihadiste belge ayant fui Raqqa. Son parcours est très différent du mien : femme occidentale, française depuis plusieurs générations, vivant en campagne ardéchoise, sans lien initial avec l’islam ni passé de marginalisation comparable.
Et pourtant, on aboutit au même point : l’engagement djihadiste. Son histoire confirmait ce que j’observais depuis longtemps. Ce n’est pas une question d’origine, de culture ou de religion au départ, mais de rupture avec la société, de faille intime, de moment de bascule.
Les deux pièces sont très différentes, mais poursuivent la même finalité : montrer des trajectoires singulières, irréductibles les unes aux autres, qui éclairent un phénomène commun. Dans les deux cas, ce sont des histoires vécues, difficilement contestables.
Comment percevez-vous l’évolution actuelle de « l’embrigadement identitaire » ?
Aujourd’hui, il faut reconnaître les progrès réalisés par les services de renseignement et par l’ensemble des professionnels engagés sur ces sujets. De nombreux projets d’attentats sont déjoués. Dire qu’il y a moins d’attentats est donc trompeur : il y en a peut-être moins qui aboutissent, mais beaucoup qui sont empêchés.
Ce qui demeure intact, en revanche, c’est la ferveur idéologique. Je le constate parce que je continue d’intervenir sur le terrain, dans les quartiers, et parce que je reste en contact avec des jeunes. Nous traversons une période extrêmement sensible. Les tensions internationales, notamment au Moyen-Orient, alimentent ces discours. Sans tomber dans une analyse simpliste, on voit comment ces événements sont instrumentalisés. On exige des individus qu’ils choisissent un camp. Avec les réseaux sociaux, chacun s’exprime, souvent de manière très violente.
Des propagandes, parfois très organisées, viennent de l’extérieur. Elles nourrissent un climat anxiogène et renforcent l’idée que l’islam serait une religion de conquête qu’il faudrait défendre par tous les moyens. Ce discours n’est pas nouveau, mais il trouve aujourd’hui un écho très puissant. Lorsque je me suis radicalisé, on me disait surtout : « ce pays t’a trahi ». Aujourd’hui, le discours a évolué : « regarde ce qui se passe ailleurs, en Palestine, regarde comment l’islam est attaqué, comment les musulmans sont humiliés ». Tout est agité en permanence. Et, honnêtement, cela m’inquiète pour la suite.
Dans ce contexte, j’ai récemment travaillé sur la saison 5 de Fauda. Je savais que cela susciterait des réactions, compte tenu de mon parcours. Il y a eu des pressions pour que je ne participe pas à une production israélienne, mais je n’y ai pas cédé. Pour moi, Fauda n’est pas une série de propagande. C’est un objet artistique particulier, notamment parce que depuis dix ans, des juifs et des musulmans travaillent ensemble à sa fabrication. Rien que cela est déjà significatif.
Dans cette cinquième saison, j’y incarne le rôle principal d’un membre du Hamas. Certains proches m’ont interrogé : est-ce que cela ne me posait pas problème ? Non. Parce que je connais ces profils. Les incarner ne signifie pas les excuser. Cela participe à la compréhension de leur logique, de leur mode de pensée. L’art reste, à mes yeux, l’un des derniers espaces de liberté et de rassemblement, surtout en période de très forte tension.
En quoi l’art, et plus particulièrement le théâtre, est un remède contre l’engagement islamiste ? Quels ont été les vôtres ?
L’art est un remède extrêmement puissant, parce qu’il aborde tout ce que l’engagement politico-religieux ignore : l’amour, la famille, les émotions, le doute, l’humanité. Les discours radicaux sont binaires, rigides. Dans une salle de théâtre, lorsqu’un public est emporté par une histoire, il se produit une forme de communion. On rit ensemble, on pleure ensemble, on partage. C’est précisément ce que les discours radicaux cherchent à empêcher.
C’est pour cela que l’art est dangereux pour les prédicateurs. Leur discours commence toujours par une injonction à se fermer au monde, à ne pas ressentir, à ne pas être pleinement humain. On m’a répété toute ma jeunesse que la musique, le chant, la danse, la création étaient haram. L’art fait exactement l’inverse.
Dès que l’on s’y ouvre un peu, quelque chose se débloque. On devient moins réceptif à la haine. On commence à douter. Et dès que le doute apparaît, la radicalité perd de sa force. C’est pour cela que je continue d’intervenir sur le terrain, avec le théâtre, l’écriture, la danse. Le corps est souvent verrouillé chez les personnes en grande souffrance. Le travail artistique permet de le rouvrir.
J’ai également travaillé avec des femmes victimes de violences conjugales, notamment autour d’une pièce consacrée au féminicide. Là encore, on voyait à quel point les corps étaient enfermés par le traumatisme. L’art permet parfois d’exprimer ce qui ne peut être formulé autrement.
Je crois profondément aux vertus de l’art. Tout le monde n’adhère pas, bien sûr. Mais chez ceux qui font la démarche, j’ai observé de véritables transformations. Les dispositifs institutionnels de déradicalisation ont largement échoué. Les centres ont fermé, et ce n’est pas surprenant. Un programme ne suffit pas. Ce sont des chocs de vie, des rencontres, des bifurcations inattendues qui permettent un basculement.
Pour moi, le théâtre a été ce choc. Et pour certains jeunes qui se trouvent à la croisée des chemins - pas encore radicalisés, mais déjà en rupture - l’art peut constituer un levier décisif.
Propos recueillis par Hugo Champion.