Luc Rouban, Directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).
Exploration des racines sociales de la violence politique contemporaine française.
Travaillant depuis de nombreuses années sur la crise contemporaine de la démocratie française, Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et auteur en 2024 de Les Racines sociales de la violence politique[1], analyse dans cet entretien les nouvelles formes de violence politique. En s’intéressant aux symptômes de ces nouvelles formes d’expression des revendications politiques, il met en lumière l’imbrication complexe de plusieurs transformations - anomie, rôle des réseaux sociaux, crise de la confiance envers les institutions et demande d’efficacité de l’action publique - qui permettent d’éclairer les tensions actuelles au sein de la société française.
Pouvez-vous expliquer votre parcours et ce qui vous conduit à vous intéresser aux violences politiques ?
En tant que chercheur au CEVIPOF, j’ai beaucoup travaillé sur des enquêtes portant sur la société française et le fonctionnement de la démocratie, notamment à travers le baromètre de la confiance politique. Ces travaux portent sur le rapport des citoyens aux institutions, aux élites politiques et plus largement sur l’état du tissu social.
Dans ce cadre, nous avons vu émerger progressivement une violence assez générale dirigée contre les élus et contre les institutions. Ce phénomène traduit une forme de dégradation du lien civique en France, qui apparaît plus marquée que dans d’autres démocraties européennes. Bien que la société française repose historiquement sur un modèle républicain supposé relativement homogène et intégré, on observe aujourd’hui une remise en cause de cet équilibre.
Progressivement, je me suis intéressé à la violence politique contemporaine. Je me suis aperçu qu’elle ne ressemble plus à celle que l’on observait auparavant. Pendant longtemps, elle reposait sur des structures idéologiques relativement claires et sur des organisations militantes, des doctrines ou parfois des projets révolutionnaires. Aujourd’hui, on voit apparaître davantage d’actes commis par des individus isolés, qui peuvent s’en prendre à des élus ou à des représentants de l’État sans appartenir à une organisation militante et sans toujours être capables d’expliquer clairement leur geste. Ils se retrouvaient dans des situations d'incompréhension de leur propre déclin citoyen.
Ces évolutions viennent bouleverser les catégories classiques d’analyse de la violence politique.
Peut-on dater l’apparition de ce phénomène de bascule ?
Le mouvement des Gilets jaunes a constitué un moment fondateur. À partir de 2018, on voit apparaître un mouvement qui se développe en dehors des syndicats et des partis politiques, sans véritable leader et avec une organisation très polycentrique.
C’est un mouvement difficile à analyser, parce qu’il ne s’inscrit pas dans les formes habituelles de la contestation sociale. Il refuse la logique même de la représentation politique. On l’a vu lorsque certaines figures médiatiques du mouvement ont envisagé de participer aux élections européennes. Elles ont été rejetées par une partie des manifestants.
On a également observé des tensions avec les organisations syndicales traditionnelles. Philippe Martinez, alors secrétaire général de la CGT, avait par exemple été évacué lors de la manifestation du 1er mai 2019.
On voit donc apparaître quelque chose de nouveau, avec parfois des formes de mobilisation presque insurrectionnelles, portées par des revendications sociales importantes. Cela traduit surtout une crise de confiance à l’égard du personnel politique et une incompréhension croissante entre le monde politique et la réalité vécue par une partie de la population.
Pouvez-vous définir la violence politique ? Quels types de violence cette notion recouvre-t-elle ?
On peut parler de violence politique à partir du moment où une action, qu’elle soit dirigée contre des personnes ou contre des institutions, remet en cause l’ordre social ou la hiérarchie sociale.
Dans les enquêtes et dans les observations de terrain, on retrouve souvent l’idée que certains citoyens ont le sentiment d’être confrontés à des privilégiés dont ils contestent les avantages et la légitimité. La violence politique renvoie alors à une contestation radicale de l’ordre social et des mécanismes de légitimation du pouvoir. Cela peut viser directement les institutions ou les responsables politiques.
Lors du mouvement des Gilets jaunes, par exemple, on a pu observer des formes d’expression extrêmement radicales. Des effigies d’Emmanuel Macron ont été décapitées, ce qui témoigne d’un niveau de contestation très élevé de la légitimité politique. On a aussi vu un certain nombre de députés, notamment de LFI, adopter des postures extrêmement violentes à l'égard de certains ministres.
Cette violence peut donc prendre différentes formes. Elle peut être collective. On pense notamment aux « black blocs » présents dans certaines manifestations, qui s’inscrivent dans une tradition contestataire proche de l’anarchisme. Ces formes de mobilisation s’inscrivent dans une critique de l’ordre capitaliste, de la mondialisation ou de la bourgeoisie. On a également vu certaines manifestations écologistes dégénérer en violences dans un contexte de contestation de l’ordre économique et mondial.
Mais on observe aussi de plus en plus de phénomènes individuels ou interindividuels. Dans ces situations, la frontière entre le politique et le droit commun devient plus difficile à établir.
Certains phénomènes criminels peuvent également comporter une dimension politique. Le narcotrafic, par exemple, relève évidemment du grand banditisme, mais il peut aussi impliquer une forme d’emprise territoriale. Dans ces situations, des groupes cherchent à contrôler des territoires et à se substituer à l’autorité de l’État, considéré comme une mafia. On se rapproche alors de situations où des acteurs privés revendiquent une forme de légitimité concurrente.
Par ailleurs, on observe une confusion croissante entre les registres public et privé. Des élus locaux peuvent être agressés ou pris à partie pour des raisons très concrètes, comme l’installation d’un lampadaire, un problème d’aménagement urbain ou l’absence de connexion au très haut débit. Ce sont des situations dont parlent souvent les élus lorsqu’on les interroge.
Dans ces cas-là, on se trouve dans un entre-deux, entre la délinquance ordinaire, l’insulte ou la diffamation - notamment sur les réseaux sociaux - et une remise en cause de la légitimité politique.
Cette confusion des registres constitue l’une des caractéristiques importantes des nouvelles formes de violence politique.
Comment expliquez-vous la montée de ces nouvelles formes de violence politique ?
Le développement de ces nouvelles formes de violence politique s’inscrit dans un terrain social particulier, et la société française présente de ce point de vue certaines fragilités.
Un premier élément renvoie à ce que la sociologie appelle l’anomie, c’est-à-dire l’affaiblissement des règles communes et du sentiment d’appartenance collective. Le concept est notamment associé aux travaux d’Émile Durkheim sur le suicide. L’anomie peut conduire à des formes de violence dirigées contre soi-même, mais aussi contre les autres.
En France, plusieurs indicateurs témoignent d’un tissu social malade, bien plus que dans certains pays européens comme l’Allemagne, l’Italie ou encore le Royaume-Uni. On observe un nombre élevé de suicides, une forte consommation de stupéfiants et une consommation importante d’anxiolytiques. Ces éléments renvoient plus largement à malaise de la société.
Les enquêtes montrent également qu’une part importante des personnes interrogées déclare ne plus se sentir liée à une communauté particulière. Ni la communauté nationale, ni une communauté régionale, linguistique ou d’origine. On observe ainsi un sentiment de solitude et une perte du lien social.
Un second facteur tient à l’affaiblissement des structures de médiation politique et sociale. Pendant longtemps, les syndicats et les partis politiques jouaient un rôle important dans l’expression des revendications sociales.
Les partis politiques ne se contentaient pas d’exprimer des positions idéologiques. Ils assuraient aussi une fonction d’éducation politique et de formation du militantisme. Le militantisme impliquait un parcours, une discipline et un encadrement qui permettaient d’exprimer la colère ou les revendications dans un cadre organisé.
Ces organisations jouaient également un rôle de régulation des tensions. Les manifestations étaient encadrées, notamment par des services d’ordre, et les organisations politiques pouvaient canaliser les mobilisations.
Aujourd’hui, ces structures se sont considérablement affaiblies. Les partis politiques fonctionnent davantage comme des mouvements organisés autour d’un ou deux leaders, souvent dans la perspective d’une élection présidentielle.
Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent un rôle particulier. Ils ne créent pas nécessairement les opinions politiques, mais ils peuvent renforcer les convictions existantes. Ils donnent aussi aux individus le sentiment d’appartenir à une communauté, de retisser du lien.
Cependant, cette dynamique peut accentuer les antagonismes. Les individus se regroupent dans des espaces de discussion relativement fermés, où les opinions similaires se renforcent mutuellement. L’identité collective peut alors se construire par opposition à d’autres groupes, ce qui peut alimenter des tensions.
Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans ces évolutions ?
Les réseaux sociaux ne font pas réellement changer d’opinion. Les enquêtes montrent qu’une personne de gauche ne devient pas de droite à cause des réseaux sociaux, et inversement.
En revanche, ils produisent un autre effet important. Ils contribuent à privatiser l’espace public. Toute la tradition républicaine repose sur l’idée d’un espace public commun, homogène et ouvert, intercommunicationnel comme dirait Habermas, dans lequel les citoyens peuvent échanger et débattre.
Aujourd’hui, cet espace tend à se fragmenter. L'espace public est en train de se décomposer en autant de petits univers privés. Les individus échangent principalement avec des personnes qui partagent déjà leurs convictions, ce qui tend à renforcer leurs positions. Dans ces espaces, les individus se retrouvent dans des communautés d’opinion où le manque d’écoute et la saturation de l’espace favorisent le renforcement d’antagonismes profonds.
Il faut également rappeler que les plateformes numériques reposent sur des logiques commerciales. Les entreprises qui les exploitent ont intérêt à favoriser l’engagement et les interactions, ce qui peut contribuer à entretenir ces phénomènes de polarisation, qui sont finalement réels et artificiellement créés.
Autrefois, ces tensions pouvaient se diluer dans les interactions ordinaires de la vie sociale comme au travail, dans les cafés ou dans les espaces publics. Aujourd’hui, les échanges se déroulent davantage dans des univers numériques fermés.
Cette situation est particulièrement sensible en France, car le modèle politique français repose historiquement sur un État unitaire et centralisé. L’idée républicaine s’est construite autour d’un espace politique commun, organisé autour d’institutions nationales fortes. Or ce modèle est aujourd’hui fragilisé.
Peut-on relier cette évolution à une crise du modèle jacobin et de l’organisation centralisée de l’État ?
Les enquêtes montrent aujourd’hui une forte demande de décentralisation. Cette demande traverse largement les clivages politiques. Des électeurs proches du Rassemblement national, de La France insoumise, du macronisme, de la social-démocratie ou encore des écologistes expriment des positions relativement convergentes sur ce point.
Une large majorité de citoyens estime qu’il faudrait renforcer les pouvoirs des collectivités locales. L’idée est que cette échelle permet davantage de proximité et offre une meilleure capacité d’évaluation de l’efficacité de l’action publique.
Dans le même temps, on observe une crise de confiance importante envers les institutions politiques nationales, notamment l’Assemblée nationale, le gouvernement ou la présidence de la République. Les résultats des dernières vagues d’enquête montrent des niveaux de confiance particulièrement faibles. Depuis la création de ce baromètre en 2009, je n’avais jamais vu de résultats aussi mauvais.
Cette situation traduit une attente de recomposition territoriale de la Ve République. Il ne s’agit pas seulement d’une question institutionnelle ou électorale. Il s’agit aussi de redonner aux citoyens une forme de prise sur l’action publique.
Certaines expériences locales, comme les jurys citoyens ou les dispositifs participatifs liés aux budgets locaux, permettent parfois de recréer du lien entre les citoyens et les institutions, même si ces dispositifs restent le plus souvent consultatifs.
Cette crise est-elle aussi liée aux transformations de l’État dans un contexte de mondialisation ?
Il existe effectivement un second phénomène important. L’État n’occupe plus aujourd’hui la même place qu’auparavant.
Dans un contexte de mondialisation, les États agissent dans des ensembles économiques plus larges. Sur le plan économique, il est difficile pour un pays isolé de rivaliser avec de grandes puissances comme la Chine, les États-Unis ou la Russie. L’intégration européenne constitue donc un cadre important pour peser dans les rapports de force internationaux.
Cependant, cette évolution peut nourrir un sentiment de déclassement. La France possède une tradition particulière de puissance publique. Pendant longtemps, les élites françaises ont été fortement orientées vers l’État. Réussir sa carrière signifiait souvent intégrer les grands corps de la haute fonction publique. Aujourd’hui, cette orientation évolue. Les nouvelles générations d’élites se dirigent davantage vers le secteur privé, que ce soit comme salariés ou comme entrepreneurs. Le secteur public a perdu une partie de son prestige et de son rôle central dans l’organisation de la vie sociale.
Cette transformation est plus marquée en France que dans d’autres pays, car l’État y occupait historiquement une place beaucoup plus structurante.
Comment comprendre la demande d’autorité qui apparaît dans certaines enquêtes d’opinion ?
Il faut distinguer la demande d’autorité d’une demande d’autoritarisme.
Les enquêtes montrent que la grande majorité des citoyens reste très attachée aux libertés publiques, à l’État de droit et au fonctionnement démocratique. La population ne souhaite pas vivre sous un régime autoritaire. Ils ne veulent pas de Mussolini, d’Hitler ou d’autres formes d’extrémisme totalitaire.
Les citoyens veulent avant tout pouvoir mener leur vie librement, c’est-à-dire aller où ils veulent, penser ce qu’ils veulent et éduquer leurs enfants comme ils l’entendent. On observe même une forme de refus croissant des injonctions publiques dans la sphère privée.
Paradoxalement, c’est aussi ce qui a contribué au succès de Donald Trump aux États-Unis. Il promettait de renforcer la puissance régalienne tout en laissant les Américains faire ce qu’ils voulaient dans leur vie privée. Cela pouvait aller très loin, par exemple en matière d’exploitation pétrolière ou gazière, avec le fameux slogan « drill, baby, drill ».
Dans ce contexte, la demande d’autorité renvoie surtout à une attente d’efficacité de l’action publique. Beaucoup de citoyens ont le sentiment que les mécanismes décisionnels sont trop complexes et trop longs. Cette critique vise surtout le fonctionnement de la démocratie représentative comme mécanisme de décision. La démocratie comme protection des libertés fondamentales n’est pas remise en cause.
Les élus locaux évoquent souvent ces difficultés. Ils doivent composer avec des réglementations complexes et plusieurs niveaux administratifs - sous-préfectures, préfectures, ministères, parfois même les institutions européennes - ce qui rend l’action publique difficile à mettre en œuvre rapidement. Dans certains cas, ils ont le sentiment que personne ne sait réellement où se situe la responsabilité de la décision.
Dans ce contexte, la demande d’autorité peut être comprise comme une demande de simplification et d’efficacité de l’action publique.
Le modèle implicite auquel certains pensent ressemble parfois à celui d’une organisation très claire, presque militaire avec une hiérarchie simple dans laquelle chacun connaît sa mission et où l’on peut suivre concrètement l’avancement des décisions. À l’inverse, la situation politique actuelle apparaît souvent comme un système très confus, dans lequel beaucoup de citoyens ont le sentiment que plus personne ne comprend réellement comment les décisions sont prises.
Quels sont les symptômes observables de cette dynamique ? En quoi la désaffiliation identitaire ou communautaire constitue-t-elle une cause de ce malaise social et politique ?
Un élément important tient à la transformation des repères sociaux. Dans le passé, les individus se situaient davantage à l’intérieur de groupes sociaux relativement structurés. Ces appartenances collectives constituaient des repères politiques et sociaux.
La classe ouvrière en est un exemple. Elle formait un groupe social relativement homogène, autour duquel s’étaient construites des organisations politiques et syndicales. Elle était également associée à des comportements électoraux relativement stables, notamment en faveur de la gauche et du Parti communiste.
Aujourd’hui, ces repères collectifs se sont affaiblis. Les classes sociales existent toujours, mais leur influence statistique sur les comportements politiques est devenue beaucoup plus faible qu’auparavant.
En revanche, ce qui a gagné en importance, c’est l’évaluation subjective du statut social. Les individus se situent eux-mêmes dans la société, par exemple lorsqu’on leur demande de se positionner sur une échelle sociale allant de 0 à 10.
Les résultats montrent que les comportements politiques varient fortement selon cette perception subjective de la position sociale. Ceux qui se situent dans les positions les plus élevées ont davantage tendance à soutenir les forces politiques au pouvoir, tandis que ceux qui se perçoivent dans les positions les plus basses se tournent davantage vers des votes protestataires, notamment vers le Rassemblement national ou La France insoumise.
Ces comportements sont également liés à d’autres facteurs, comme le niveau de diplôme, ce qui rend les configurations politiques plus complexes qu’auparavant.
Plus largement, cette situation traduit une perte de repères. Lorsque les individus ne se sentent plus intégrés à un groupe social stable ou à un cadre collectif, ils peuvent avoir le sentiment de ne plus appartenir à un univers social qui leur donne protection et sens.
Dans ce contexte, la violence peut apparaître comme l’un des symptômes de cette désorientation sociale.
On peut ainsi voir apparaître des citoyens qui ont le sentiment d’être isolés et de ne plus disposer d’un cadre collectif structurant et qui les protège. Ils peuvent avoir le sentiment de ne plus savoir à quel univers social ou politique ils appartiennent.
C’est dans ce sens que l’on peut parler, dans certains cas, de citoyens « perdus » au sein de la République.
Comment analysez-vous l’engagement radical, djihadiste, d’ultradroite ou d’ultragauche, dans ce contexte de désaffiliation et de perte de repères ?
La radicalité peut constituer une réponse à la perte de repères que connaissent certains individus. Elle permet de retrouver une grille de lecture relativement claire du monde social et politique.
Dans ce cadre, les individus disposent d’un cadre conceptuel et cognitif qui donne un sens à la réalité. Ils peuvent retrouver des repères, mais aussi un sentiment d’appartenance à un groupe, à travers des camarades ou une communauté militante.
Les idéologies radicales proposent souvent des explications simples à des phénomènes complexes. On peut par exemple affirmer que les problèmes viennent de l’Union européenne, de la mondialisation ou du capitalisme. Ce type d’explication offre une vision relativement claire et cohérente du monde.
Le rôle des sciences sociales consiste précisément à rappeler que les phénomènes sociaux sont plus complexes. On ne peut pas expliquer la réalité uniquement à partir d’une ou deux variables.
Certaines explications deviennent ainsi des formules toutes faites. Par exemple, l’idée selon laquelle nous vivrions dans un système néolibéral est parfois utilisée comme une explication générale. Or la situation française est plus complexe. La France est un pays avec un niveau de dépenses publiques et de redistribution particulièrement élevé.
De la même manière, certaines interprétations expliquent certains comportements politiques uniquement par le racisme. Mais cette explication ne permet pas de rendre compte de toutes les situations. Par exemple, lors de l’élection présidentielle de 2022, Marine Le Pen a obtenu des scores à plus de 58% dans plusieurs territoires d’outre-mer. Cela montre que d’autres facteurs doivent être pris en compte, notamment les conditions sociales ou le sentiment d’être relégué à la périphérie.
Ces explications simplifiées relèvent d’un réductionnisme qui ne permet pas de comprendre pleinement la réalité sociale.
Cependant, elles peuvent séduire parce qu’elles donnent le sentiment de maîtriser un monde complexe. Elles offrent une grille d’interprétation simple et cohérente.
Lorsque la réalité ne correspond pas à ces explications simplifiées, cela peut renforcer le sentiment de frustration et d’impuissance.
Dans ces situations, on n’est plus dans une logique d’intercompréhension. Les individus peuvent perdre la capacité d’appréhender la complexité du monde social et politique. Cela peut accentuer le sentiment d’être relégué ou marginalisé et augmenter la probabilité de tensions et de violences.
Comment expliquer l’affaiblissement des structures politiques traditionnelles et ses effets sur les tensions politiques actuelles ?
Les partis politiques traditionnels ont perdu une grande partie de leur capacité d’encadrement. Ils fonctionnent souvent davantage comme des mouvements organisés autour d’une personnalité et orientés vers l’élection présidentielle.
On peut l’observer avec certaines formations politiques actuelles, qui sont structurées autour d’un leader et dont l’objectif principal est la compétition présidentielle.
Par ailleurs, dès que l’on sort du cercle des militants, on constate une forte méfiance des électeurs à l’égard de l’ensemble des partis politiques. Cette défiance est générale. Les électeurs ne font plus vraiment confiance aux formations politiques, quelles qu’elles soient.
Comme mentionnés plus-haut, les syndicats connaissent également un affaiblissement important. On le voit notamment à travers la participation aux élections professionnelles, où les taux d’abstention sont de plus en plus élevés.
Dans ce contexte, l’affaissement des structures politiques s’accompagne d’autres transformations, notamment la fermeture ou l’éloignement de certains services publics dans de nombreux territoires.
Ce phénomène joue un rôle important dans certaines dynamiques électorales. On observe par exemple que le vote en faveur du Rassemblement national est fortement corrélé à l’absence ou à l’éloignement de services publics dans certains territoires.
Dans certaines situations, les individus peuvent avoir le sentiment d’être « piégés » dans leur lieu de résidence. Ils peuvent avoir l’impression de ne pas pouvoir se déplacer facilement ou d’être confrontés à des contraintes économiques importantes. Ce sentiment de relégation peut nourrir un malaise social et politique.
Dans ce contexte, des tensions peuvent apparaître, parfois dirigées contre ce qui est perçu comme d’autres groupes sociaux ou culturels. Mais ces tensions renvoient souvent à des frustrations sociales plus larges.
[1] Rouban, Luc, Les racines sociales de la violence politique, 2024, Editions de l’Aube, 192 pages. Sortie en édition de poche en 2026.