Olivier Ginolin, anthropologue et criminologue

Regard sur l'évolution des réponses sécuritaires face aux menaces terroristes.

Anthropologue et criminologue, Olivier Ginolin livre son analyse des trajectoires d’engagement dans les phénomènes extrémistes contemporains. À la croisée de la recherche académique et de la pratique dans une institution judiciaire, son parcours l’a conduit à observer de près les dynamiques de radicalisation, les mutations du terrorisme et les réponses institutionnelles qui leur sont apportées. Dans cet entretien, il revient sur l’évolution de la doctrine sécuritaire française, les spécificités encore mal comprises de certains profils, notamment féminins, ainsi que sur les transformations récentes des menaces extrémistes. Il souligne également les limites des grilles d’analyse traditionnelles et plaide pour une approche criminologique, fondée sur l’observation empirique et l’évaluation des politiques publiques.

Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à vous intéresser à l’extrémisme violent ?

J’ai suivi un parcours universitaire en sciences humaines, avec une formation initiale en sociologie puis en anthropologie culturelle, après un baccalauréat scientifique. Très tôt, je me suis intéressé aux phénomènes sociaux au sens large : comprendre la société, en analyser les dynamiques, les marges, les tensions.

Au fil de mon cursus universitaire, j’ai cheminé vers un doctorat en anthropologie sociale et culturelle. Je me suis progressivement orienté vers des objets de recherche singuliers, sans lien direct avec l’extrémisme violent, mais déjà liés à des formes d’idéologies marginales.

J’ai ainsi travaillé sur des groupes druidiques en Bretagne, en découvrant qu’il existait encore près de 60 000 druides référencés en Europe. Il s’agissait de mouvements néo-druidiques à dominante spiritualiste, marqués par un retour à la nature et au celticisme, sans pour autant basculer dans des formes néo-païennes radicales ou d’extrême droite. J’ai également mené des recherches sur les prêtres exorcistes du diocèse de Lyon. Ces terrains traduisaient déjà un intérêt pour des univers sociaux singuliers, à la frontière des normes dominantes.

Dans le cadre de mon doctorat, j’ai poursuivi cette réflexion sur les questions d’identité et de mémoire collective, cette fois dans le Pacifique. J’ai travaillé sur les jeunes générations polynésiennes qui réinvestissaient des pratiques culturelles traditionnelles - tatouage, artisanat, rites - bridées par la colonisation et l’évangélisation du XVIIIème siècle. Il s’agissait d’analyser comment un patrimoine matériel comme immatériel pouvait être réinventé, comment une mémoire collective pouvait être réactivée pour produire un sentiment d’appartenance culturel et d’affiliation identitaire.

Après cette période académique, j’ai intégré le monde professionnel en tant que directeur d’études au sein d’instituts spécialisés dans les enquêtes qualitatives, travaillant notamment pour des institutions publiques, avant d’exercer comme sociologue indépendant.

Le tournant intervient en 2015, avec la vague d’attentats qui frappe la France. Le choc collectif m’amène à réinterroger le sens de mon travail. Plutôt que de conduire des études institutionnelles sans lien direct avec ces enjeux, je décide d’orienter mes recherches vers les phénomènes de radicalisation violente et de terrorisme, devenus centraux pour la société française.

Dans ce contexte, j’ai alors l’occasion de collaborer à une étude commandée par le Secrétariat général du comité interministériel de prévention de la radicalisation (SGCIPDR), portant sur des familles dont les enfants étaient partis en zone irako-syrienne. Il s’agissait de comprendre les trajectoires, d’identifier les signaux faibles et de réfléchir aux leviers susceptibles de prévenir l’engagement terroriste.

Parallèlement, je me forme au Conservatoire national des arts et des métiers (CNAM) en prévention de la radicalisation violente, tout en poursuivant mon activité de sociologue. Je développe ensuite des collaborations avec différentes institutions comme l’Institut de géopolitique appliquée, le CNFPT pour la formation des agents territoriaux, puis le milieu judiciaire.

Depuis quatre ans, j’exerce comme assistant spécialisé en prévention des actes de terrorisme au sein de la cour d’appel d’Aix-en-Provence. En parallèle, j’enseigne notamment en master de criminologie à la faculté de droit et de science politique (ISPEC) d’Aix-Marseille, où je travaille sur une approche criminologique du terrorisme encore relativement peu développée en France, notamment en raison des difficultés d’accès aux terrains.

Pour faire de la recherche, il faut disposer de données. Or, sur ces thématiques sensibles, les pouvoirs publics ont très peu ouvert les portes aux chercheurs universitaires.

C’est plutôt au sein de l’administration pénitentiaire qu’un écho relativement plus favorable s’est manifesté, permettant la mise en place d’études méthodologiquement encadrées. Je pense notamment aux travaux de Xavier Crettiez sur les profils djihadistes en détention, ou encore au rapport réalisé pour la Protection judiciaire de la jeunesse, qui a donné lieu à l’ouvrage La fabrique de la radicalité de Bonelli et Carrié.

En dehors de ces travaux, beaucoup d’analyses ont émergé dans l’urgence, notamment après 2015, avec des fragilités méthodologiques. Les études géopolitiques sur Al-Qaïda ou l’État islamique existent, mais l’analyse criminologique du passage à l’acte, dans une perspective situationnelle ou théorique structurée, demeure encore peu développée en France.

C’est précisément dans cette perspective que nous travaillons, avec une collègue, sur des cas cliniques de récidives terroristes en détention, qui donnera lieu au printemps prochain à une communication lors d’un colloque de l’Association internationale des criminologues de langue française organisé à l’École nationale d’administration pénitentiaire.

Comment la doctrine sécuritaire et juridique française a-t-elle évolué dans sa lutte contre le terrorisme ? Où en est-on aujourd’hui ?

L’évolution de la doctrine sécuritaire et juridique française est étroitement liée à celle du terrorisme djihadiste contemporain. Depuis une quinzaine d’années, la France ajuste sa réponse en réaction aux événements qui ont frappé le territoire.

Il faut rappeler que le pays avait déjà été confronté au terrorisme islamiste dans les années 1980 et 1990, notamment avec le Hezbollah ou le GIA. Ces épisodes avaient déjà conduit à des évolutions législatives. Toutefois, un tournant décisif intervient en 2012, avec l’attentat commis par Mohamed Merah. À partir de ce moment, le législateur s’empare du sujet avec une intensité renouvelée.

Plusieurs incriminations sont alors renforcées ou créées. Le recrutement à vocation terroriste est pénalisé. L’infraction d’entreprise individuelle terroriste, qui vient compléter l’association de malfaiteurs terroriste - jusque-là pensée dans une dimension plus collective - est entérinée en 2014. La même année, la provocation et l’apologie du terrorisme, notamment sur Internet, font l’objet d’un renforcement juridique. En 2016, les infractions terroristes commises en ligne connaissent également une requalification juridique et un durcissement de leur pénalisation. Entre 2014 et 2016, dans la séquence qui va des attentats post-Merah jusqu’à celui de Nice, on assiste à ce que l’on peut qualifier de choc législatif.

Parallèlement à ces évolutions normatives, les pouvoirs publics engagent une transformation institutionnelle profonde. Sur le plan judiciaire, la création du Parquet national antiterroriste en 2019 constitue une avancée majeure. Si une spécialisation existait déjà à Paris, le PNAT permet une centralisation accrue, des moyens renforcés et une cohérence plus forte dans le traitement des dossiers.

Une autre évolution significative concerne le décloisonnement entre l’autorité administrative et l’autorité judiciaire. À la suite des grandes vagues d’attentats, il apparaît nécessaire de renforcer les partenariats entre le ministère de l’Intérieur et la Justice. Dans l’ensemble des départements, des instances partenariales sont mises en place. Elles associent les préfectures, les parquets, les services spécialisés et d’autres acteurs afin d’assurer un suivi coordonné des profils sensibles, qu’ils soient déjà identifiés comme terroristes ou susceptibles de basculer dans la violence après un processus de radicalisation.

Ce dispositif repose sur une architecture à plusieurs niveaux. Il comprend des groupes d’évaluation départementaux (GED), dont la vocation est principalement sécuritaire et qui assurent l’évaluation et le suivi des personnes pour radicalisation, parallèlement à la mise en place d’un fichier dédié, le FSPRT. Il comprend également des cellules de prise en charge des familles (CEPRAF), qui interviennent lorsque des signalements font apparaître des situations de fragilité ou d’errance identitaire sans dangerosité immédiate caractérisée. Dans ces cas, l’approche est davantage socio-éducative que répressive. Enfin, des cellules de lutte contre l’islamisme radical (CLIR), renforcées à partir de 2021 avec la loi dite « contre le séparatisme », s’intéressent moins aux individus qu’aux structures (cultuelles, culturelles ou entreprises) susceptibles de soutenir et de favoriser des dynamiques de séparatisme ou de communautarisme, avec une vigilance accrue au niveau de leur financement.

Ces mécanismes se sont construits progressivement. Tous ces acteurs institutionnels n’avaient pas l’habitude de travailler aussi étroitement ensemble. Les services de renseignement ont d’abord été prudents dans le partage d’informations, pour des raisons liées à leurs missions et à leur culture professionnelle. Avec le temps, les pratiques se sont rodées et les échanges se sont fluidifiés tout en respectant les prérogatives de chacun.

La montée en puissance du renseignement pénitentiaire constitue également une étape importante. La création du service national du renseignement pénitentiaire, en 2019, a permis d’intégrer pleinement la détention et la sortie de détention dans le continuum de prévention et de lutte contre le terrorisme. Il s’agit désormais de suivre non seulement les personnes condamnées pour des faits de terrorisme, mais aussi celles qui se sont radicalisées en prison ou qui continuent de présenter un risque après leur libération. L'administration pénitentiaire s'est aussi dotée de dispositifs interne de suivi tout à fait singuliers, avec la création de la mission de lutte contre la radicalisation violente (MLRV), qui s'occupe spécifiquement de prendre en charge les personnes sous-main de justice pour des faits de terrorisme. Des équipes composées de médiateurs du fait religieux (MFR), et de ce qu'on appelait autrefois les binômes de soutien, (éducateurs, psychologues), initient, en lien avec les services de probation, un travail de désengagement de la violence de l’individu, afin de favoriser leur réinsertion sociale future.

Dans ce contexte ont émergé aussi de nouvelles fonctions au sein de l’institution judiciaire, comme celle d’assistant spécialisé en prévention des actes de terrorisme (ASPAT). Leur rôle est précisément de fluidifier les liens entre les parquets, les services judiciaires et l’ensemble des partenaires institutionnels, et de veiller à la cohérence du traitement des procédures liées à ces profils.

Ces dispositifs existent depuis près d’une décennie. Les acteurs se connaissent désormais, les circuits d’information sont stabilisés et le partage d’informations est plus opérationnel qu’il ne l’était au départ. Le maillage institutionnel est plus structuré, même s’il demeure tributaire de l’évolution constante de la menace.

Pouvez-vous expliquer les spécificités du djihadisme féminin et la manière dont les institutions françaises ont perçu, qualifié et traité ce phénomène ?

Le djihadisme féminin émerge véritablement comme sujet institutionnel à partir de 2015, et surtout en 2016. Pendant longtemps, que ce soit du côté des services spécialisés ou du côté judiciaire, les profils féminins ont été sous-estimés en termes de dangerosité et d’authenticité dans leur engagement.

Un prisme de genre a durablement structuré l’analyse. Les femmes étaient majoritairement perçues comme des profils « suiveurs », accompagnant un conjoint, un frère ou un proche masculin, plutôt que comme des actrices à part entière. Cette représentation était renforcée par le fait que les femmes représentent une part très minoritaire de la population carcérale, à savoir environ 3% du total pour ce qui concerne les détenus de droit commun.

Pourtant, lors des départs vers la zone irako-syrienne, les femmes ont fini par représenter près de 30 % des Français partis. Malgré cette proportion significative, elles ont longtemps été considérées comme des femmes « de » djihadistes, davantage que comme des djihadistes potentiellement à part entière.

Un événement marque une rupture nette. La tentative d’attentat à la voiture piégée à proximité de Notre-Dame de Paris en septembre 2016. Le fait que plusieurs femmes soient directement impliquées dans un projet d’attentat sur le territoire national constitue un choc institutionnel. À partir de ce moment, les profils féminins ne sont plus appréhendés de la même manière.

Les conséquences sont immédiates sur le plan judiciaire. Jusqu’alors, les femmes revenant de zone faisaient souvent l’objet d’un traitement plus léger que les hommes, avec des entretiens administratifs parfois rapides et une judiciarisation limitée. À partir de 2016, la judiciarisation devient systématique, notamment sur le fondement de l’association de malfaiteurs terroriste, y compris en l’absence de passage à l’acte effectif ou documenté sur zone.

Entre 2012 et 2021, une quinzaine de projets d’attentats impliquent des profils féminins, non plus seulement comme soutiens logistiques, mais comme opératrices à part entière. Beaucoup sont des « velléitaires » contrariées. C’est-à-dire qu’elles avaient souhaité partir en terre de djihad, en avaient été empêchées, et ont alors envisagé une action violente sur le territoire national comme alternative à leur engagement.

Les procédures montrent que certaines projetaient l’usage d’armes à feu, de ceintures explosives ou la fabrication d’explosifs artisanaux, avec une volonté affirmée de provoquer un nombre important de victimes. Cette période correspond à une forme d’affirmation d’un engagement djihadiste féminin qui rompt avec les représentations antérieures d’un rôle strictement domestique ou de soutien.

Depuis la fin des années 2010, le phénomène s’est atténué, même si des profils féminins continuent d’être interpellés dans le cadre de projets potentiels, ce qui a encore été le cas en 2025. Ce qui a changé durablement, c’est la perception institutionnelle. Désormais, une femme peut être considérée comme une actrice djihadiste à part entière.

En quoi le prisme quasi exclusif de la violence peut-il parfois oblitérer l’analyse des phénomènes extrémistes contemporains ?

Aborder les phénomènes extrémistes presque exclusivement sous l’angle de la violence physique et spectaculaire peut effectivement limiter la compréhension des trajectoires d’engagement.

Dans le cas des profils féminins, ce biais a été particulièrement visible. D’un côté, certaines femmes exprimaient le souhait de participer pleinement au djihad, que ce soit en zone irako-syrienne ou sur le territoire national. De l’autre, les pouvoirs publics ne les considéraient pas comme crédibles dans cette perspective, la violence étant pensée comme un attribut essentiellement masculin.

Il faut rappeler que, dans les doctrines djihadistes classiques, notamment celles d’Al-Qaïda puis de l’État islamique à ses débuts, la femme n’avait pas vocation à devenir combattante. Son rôle était avant tout domestique et reproductif. Elle devait accompagner son époux, élever les enfants, et transmettre l’idéologie. Cette conception a durablement structuré les représentations institutionnelles.

Pourtant, si l’on élargit le regard au-delà du seul djihadisme contemporain, on constate que l’engagement violent féminin n’est ni inédit ni marginal. En Tchétchénie, par exemple, des femmes ont été intégrées à des actions armées. La prise d’otages du théâtre Doubrovka de Moscou en 2002 en est un exemple marquant. Une part importante des assaillants étaient des femmes équipées de ceintures explosives et de fusils d’assaut. Cette figure de la « veuve noire » a durablement marqué les imaginaires. D’autres exemples documentent aussi leur implication dans des prises d’otages d’écoles, d’actions kamikaze à Moscou ou de détournement et de destruction d’avions.

Mais la focalisation sur la violence armée a également conduit à sous-estimer d’autres formes d’engagement tout aussi structurantes. Les femmes ont joué un rôle central dans la propagande djihadiste. Elles ont été mobilisées comme relais idéologiques, productrices et diffuseuses de contenus, animatrices de blogs et de réseaux sociaux. Certaines, depuis la zone irako-syrienne, ont participé activement à la diffusion des publications de l’État islamique et au recrutement, notamment de jeunes filles, en promettant mariage, reconnaissance et accomplissement religieux.

Toutes n’ont pas exercé ce type d’activité, mais l’impact de ces fonctions de propagande a été considérable dans le développement et le renouvellement des organisations terroristes.

Réduire l’analyse à la seule violence physique empêche donc de saisir ces formes d’engagement non armées mais déterminantes. Cela peut conduire à intervenir trop tard, lorsque le passage à l’acte est déjà imminent, plutôt que d’identifier en amont les mécanismes idéologiques et symboliques qui nourrissent l’adhésion au projet politique qui sous-tend l’engagement violent.

Quels concepts ou grilles de lecture vous semblent encore insuffisamment mobilisés pour comprendre l’engagement violent en France ? La notion de « dérives sectaires » est-elle pertinente dans ce champ ?

La notion de dérives sectaires est une notion complexe et évolutive. Juridiquement, elle a connu plusieurs inflexions. Il faut d’abord rappeler qu’appartenir à un groupe ou à une communauté, aussi marginale soit-elle, ne relève pas en soi du champ pénal, tant qu’aucune infraction n’est constituée et qu’aucun trouble à l’ordre public n’est caractérisé.

Dans ce cadre, il est essentiel de distinguer radicalisation cognitive et radicalisation comportementale. La première renvoie aux idées, aux croyances et aux représentations ; la seconde concerne les actes et peut conduire à la violence. Seule cette dernière justifie une intervention judiciaire ou sécuritaire.

Au milieu des années 2010, face aux départs massifs vers la zone irako-syrienne, la grille de lecture de l’emprise sectaire s’est imposée assez spontanément. Le hameçonnage sur les réseaux sociaux, la rupture familiale, l’adhésion rapide à un discours totalisant et totalitaire pouvaient rappeler certains mécanismes observés dans des phénomènes sectaires, en particulier lorsque des profils très juvéniles étaient impliqués.

Cependant, les limites de cette grille de lecture sont rapidement apparues. Dans une dérive sectaire classique, l’individu est généralement sous emprise malgré lui, captif d’un groupe ou d’une idéologie. Dans le cas du djihadisme, l’adhésion est le plus souvent proactive et assumée. Les individus cherchent activement à entrer en contact avec l’organisation, à partir sur zone, à s’engager. La dynamique n’est pas celle d’une captation involontaire, mais d’une démarche volontaire.

C’est en ce sens que la notion de dérive sectaire s’est révélée peu opérante pour comprendre les processus d’engagement djihadiste. Elle a montré ses limites dans les dispositifs de désengagement de la violence mis en place à l’époque, où l’on s’est aperçu que travailler uniquement sur la sortie d’emprise ne suffisait pas à rendre compte de la complexité des trajectoires.

Cela étant, il ne me semble pas pertinent de l’écarter totalement. Si l’on s’intéresse à d’autres formes d’extrémisme, notamment à la croisée de certaines mouvances d’ultra-droite, accélérationnistes, on peut retrouver des mécanismes qui s’apparentent davantage à des logiques sectaires.

J’emploie parfois l’expression d’« outre-terrorisme » pour désigner des phénomènes qui ne relèvent pas toujours juridiquement du terrorisme, mais qui peuvent conduire à des violences de masse, notamment en milieu scolaire. Dans ces configurations en clair-obscur, des éléments de dérive sectaire peuvent être mobilisés de manière plus pertinente.

La difficulté ne tient donc pas à l’absence de concepts, mais à leur usage. Appliquer une grille inadéquate à un phénomène donné peut conduire à des erreurs d’analyse et, par conséquent, à des réponses institutionnelles inadaptées.

Quelles sont, selon vous, les principales menaces extrémistes actuelles et celles qui pourraient émerger à moyen terme ?

Pour ce qui concerne le territoire national, le djihadisme demeure la principale menace. Malgré l’affaiblissement organisationnel de l’État islamique et la fin des grandes vagues d’attentats de masse, cette idéologie continue de structurer l’essentiel des dynamiques violentes observées.

Un élément particulièrement marquant est le rajeunissement des profils impliqués. Une part significative des personnes interpellées depuis 2024 relève désormais de la juridiction des mineures. Cette évolution pose des défis spécifiques en matière de prévention, d’évaluation de la dangerosité et de prise en charge judiciaire. Elle s’accompagne souvent de trajectoires rapides, construites dans des environnements numériques où l’exposition aux contenus extrémistes est facilitée et instantanée. Il s’agit surtout de projets « inspirés » par le bain ambiant des réseaux digitaux que de projets « téléguidés » comme on a pu les connaitre dans la période antérieure.

On observe également une transformation des modes d’adhésion idéologique. Là où les engagements étaient autrefois relativement cloisonnés - djihadisme d’un côté, ultra-droite de l’autre - on constate aujourd’hui des formes d’hybridation. Certains profils consomment des contenus issus de registres idéologiques différents, parfois contradictoires en apparence, mais unifiés par un rapport central à la violence. Les canaux numériques, notamment certaines messageries chiffrées, favorisent cette logique de bricolage idéologique, où l’on picore dans différents répertoires sans nécessairement s’inscrire dans une doctrine stabilisée.

Des dossiers récents illustrent cette porosité. On a vu apparaître des profils juvéniles passer d’une consommation de contenus néonazis à une adhésion à l’idéologie djihadiste, avec des actes préparatoires liés à des projets d’explosifs. Ces trajectoires rendent l’évaluation plus complexe, car elles brouillent les catégories traditionnelles d’analyse.

Parallèlement, on constate une montée en visibilité de l’ultra-droite violente. Si elle reste quantitativement moins élevée que le djihadisme, elle s’inscrit dans une dynamique transnationale nourrie par des références à des attentats commis à l’étranger. Certains codes, certaines mises en scène ou certains modes opératoires circulent d’un univers idéologique à l’autre, ce qui témoigne d’une forme de contamination, notamment symbolique.

En France, plusieurs dossiers impliquant des individus ou des groupuscules d’ultra-droite ont été traités ces dernières années. Tous n’ont pas abouti à des passages à l’acte, mais ils attestent d’une dynamique réelle. Au printemps 2025 dans le Var, un attentat qualifié comme relevant de l’ultra-droite a récemment abouti, ce qui constitue un signal important, même s’il demeure circonscrit.

On voit également apparaître des profils plus difficilement classables, à la croisée de différentes sous-cultures numériques, comme certains individus se revendiquant des mouvances « incel » ou proches de logiques complotistes et antiétatique comme les « êtres souverains ». Ces trajectoires restent marginales, mais elles montrent que le paysage des menaces est en recomposition permanente, avec des flux, des reflux et des phénomènes émergents.

À moyen terme, le défi principal réside donc dans la capacité à appréhender ces formes d’hybridation et de radicalisation fragmentée, où la violence peut devenir le dénominateur commun d’idéologies hétérogènes.

Face à ces constats, quelles évolutions vous paraissent nécessaires en matière de prévention, de recherche ou de politiques publiques, pour mieux appréhender et prévenir les extrémismes violents et non violents ?

Les dispositifs institutionnels et associatifs qui existent aujourd’hui ont le mérite d’avoir été construits et d’être désormais opérationnels. Qu’il s’agisse des dispositifs portés par l’État ou d’initiatives associatives spécialisées, ils fonctionnent aujourd’hui dans une forme de stabilité organisationnelle.

Pour autant, la question centrale n’est plus tant celle de la création de nouveaux outils que celle de leur évaluation. Depuis plusieurs années, la réponse publique repose largement sur une logique d’obligation de moyens : des moyens financiers, humains et organisationnels ont été mobilisés de manière significative. En revanche, nous disposons encore de peu d’éléments objectivés permettant d’apprécier l’efficacité réelle de ces dispositifs.

Il existe en France un déficit de culture de l’évaluation, en particulier lorsqu’il s’agit de politiques publiques sensibles. L’évaluation est parfois perçue comme un instrument de mise en cause, alors qu’elle devrait être envisagée comme un outil d’amélioration. Il ne s’agit pas de pointer des responsabilités, mais d’analyser ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins bien, et d’en tirer des conclusions afin d’optimiser les choses.

Dans ce domaine, il serait souhaitable de mettre en place des évaluations méthodologiquement rigoureuses, fondées sur des indicateurs clairs et des données probantes. Cela permettrait d’ajuster les dispositifs existants et de limiter les biais institutionnels, politiques ou personnels qui peuvent affecter l’analyse de ces phénomènes.

Cette exigence rejoint le sens que je donne à la criminologie. Il ne s’agit pas d’une discipline autonome et isolée, mais d’une approche transversale qui mobilise des outils issus de la sociologie, du droit, de la psychologie ou encore des sciences politiques afin d’analyser les phénomènes criminels de manière structurée.

Appliquée aux extrémismes violents, cette approche suppose de disposer de grilles d’analyse calibrées, qu’il s’agisse d’évaluer les trajectoires individuelles, les dispositifs de suivi ou les conditions concrètes du passage à l’acte. L’objectif n’est pas théorique, mais opérationnel, pour disposer d’éléments empiriques permettant d’éclairer l’action publique.

Plus largement, il s’agit d’adopter une approche raisonnée de ces phénomènes. Mettre à plat les résultats, qu’ils soient partiels, mitigés ou positifs, constitue une condition essentielle pour améliorer durablement les politiques de prévention et éviter aussi que les réponses apportées ne demeurent exclusivement réactives.