Razika Adnani, philosophe, islamologue et écrivaine.

Eclairage sur les renouvellements épistémologiques dans la pensée musulmane.

Engagée dans la refonte de la pensée musulmane pour une réelle réforme de l’islam, Razika Adnani, écrivaine, philosophe, spécialiste de l’islam, du Maghreb et du monde arabe, répond à nos questions au sujet de ses travaux de recherche dans le domaine de la pensée musulmane et sur la question de la réforme de l’islam qui est, pour elle, non seulement une nécessité mais aussi un acte de responsabilité. Critiquant « l’emprise des salafs » sur la pensée musulmane, la philosophe affirme la nécessité d’une émancipation épistémologique des musulmans. Razika Adnani porte également un regard critique sur les études de l’islam et de l’islam politique en Occident, notamment en France, à qui revient, selon elle, une grande part de responsabilité dans la montée de l’islam conservateur et politique.

Pouvez-vous présenter votre parcours et les travaux de recherche que vous menez sur l’islam ?

Je suis née en Algérie où j’ai grandi, étudié, travaillé et écrit mes premiers ouvrages avant de venir vivre en France en 2011. J’ai étudié la philosophie à l’Université d’Alger où nous avions également des cours de théologie musulmane qu’on appelle en arabe « science du kalem ». Si l’islam faisait partie de ma vie, je n’ai commencé à m’y intéresser comme objet d’étude, d’analyse et de réflexion, que lorsque l’Algérie a été frappée de plein fouet par le fondamentalisme islamique le plus extrémiste, le plus inhumain et le plus meurtrier.

Le passage de la philosophie à l’étude de l’islam constituait une continuité dans ma pensée plutôt qu’une rupture. J’ai toujours spéculé que la philosophie devait être proche de l’individu et de ses questionnements, de la société et de ses problèmes, comme je l’ai exprimé en 2015 lorsque j’ai créé Les Journées internationales de philosophie d’Alger.

La période très sombre des années 1990 que l’Algérie a traversée, m’a fait prendre conscience que, dans un pays où l’islam est une religion dominante ou importante, il est impossible de dissocier l’individu, la société ou l’avenir, de l’islam. Cela s’est confirmé pour moi en 2013 lorsque j’ai écrit mon ouvrage « La nécessaire réconciliation », dans lequel j’ai mené une réflexion sociologique et philosophique au sujet de « la violence au quotidien » dans la société algérienne ainsi que du problème identitaire dans les populations maghrébines. Ma réflexion et mon analyse, qui se sont construites au fur et à mesure que j’écrivais le livre, se sont confrontées à la question de l’islam[1].

Mes premières observations sur l’islam étaient les contradictions et les erreurs de raisonnement que les musulmans commettaient quand ils pensaient ou parlaient de leur religion, comme si leur pensée et leur raison étaient bloquées. J’ai noté qu’ils ne ressentaient aucun malaise à cette limitation[2], qu’elle allait de soi. Connaître les raisons de ce blocage de la pensée comme faculté de réflexion et comme faculté de raisonnement a été le premier travail de recherche que j’ai mené et auquel j’ai consacré un ouvrage, en langue arabe, que j’ai intitulé : Le blocage de la raison dans la pensée musulmane, qui a été publié en 2011.

Cette question épistémologique m’a menée à une autre question, celle de la réforme de l’islam, celle qui est orientée vers l’avenir, c’est-à-dire qui crée du nouveau en islam. Je voulais savoir s’il était possible d’être musulman différemment, s’il était possible de construire sur le même Coran un autre islam plus compatible avec notre époque. J’ai voulu savoir si l’islam archaïque, patriarcal et violent proposé par le discours religieux était une fatalité. Je considère qu’aujourd’hui, la très grande majorité des musulmans, notamment les femmes, vivent l’islam comme un déterminisme, presque inconscient.

Parmi les questions importantes auxquelles j’ai essayé de répondre figurent : pourquoi la réforme de l’islam est-elle la seule solution efficace et pérenne pour les problèmes qui se posent aujourd’hui en islam ? Comment doit-on procéder pour la réaliser ? Pourquoi cette réforme qui est orientée vers l’avenir n’arrive-t-elle pas à se réaliser ? Malheureusement, cette réforme de l’islam s’est heurtée aux conservateurs dans le monde musulman et en Occident, et notamment en France, où elle s’est heurtée au concept d’islamisme, tel qu’il a été forgé au XXe siècle par le monde universitaire. 

Comment expliquer l’adhésion à une orthodoxie et une orthopraxie religieuses dans le contexte de la mondialisation et des bouleversements technologiques contemporains ?

La mondialisation et la technologie de la communication ouvrent des horizons inestimables qui devraient normalement libérer l’être humain et faciliter le contact avec l’autre, permettant ainsi le changement et l’évolution qui s’opposent par principe à l’orthodoxie et à l’orthopraxie. Cependant, ce même contexte de la mondialisation et la technologie de la communication suscite chez beaucoup la peur de ne pas retrouver leurs repères et d’être perdus dans un monde trop vaste et angoissant. Ils deviennent des proies faciles pour le discours orthodoxe utilisant cette même technologie et la mondialisation pour alimenter leurs peurs. Ils préfèrent se soumettre aux règles et aux ordres dictés par une autorité - souvent autoproclamée - plutôt que de se guider eux-mêmes.

Comment concilier la sortie de l’islam politique avec la demande d’une éthique religieuse ?

L’islam politique est un islam qui organise l’État et administre la société. Théoriquement, l’éthique religieuse n’est pas politique, car la religion est le domaine de la spiritualité s’occupant de la relation de l’individu avec la divinité et non celui de la politique.

Cependant, dans les faits, l’éthique religieuse est, dès lors qu’elle guide le comportement social et individuel, en même temps politique.  La sortie de l’islam de la politique est donc une sortie de la politique, qui relève du domaine de l’État. C’est le cas de l’Église catholique en France qui n'intervient plus dans la gestion de l’État, mais promeut une éthique religieuse qui n’est pas dépourvue de toute politique comme appeler au respect des droits naturels, la nécessité d’aider les autres dans la fraternité, etc. On peut donc concilier la sortie de l’islam politique et la demande d’une éthique religieuse à condition que la religion ne se mêle pas de l’organisation de l’État et à condition que les religieux respectent les lois qui appartiennent au domaine de l’État.

Comment sortir de l’islamisme mais également, comment faire advenir, a fortiori en France, un islam dépolitisé ?

Il faut tout d’abord préciser ce qu’on désigne par le terme islamisme. Le terme est utilisé du XVIIIe siècle jusqu’au XXe siècle pour désigner la religion musulmane. C’est au début des années 1980 que des universitaires ont décidé en France de lui donner un autre sens, celui d’islam politique.

Sortir de l’islamisme, c’est donc sortir de l’islam politique pour un islam qui n’est pas politique. La partie politique de l’islam réside dans les lois qu’on appelle charia qui organisent la société. C’est pour cela que, dans mon ouvrage, j’écris que l’islam politique (ou l’islamisme) est l’islam de la charia, en précisant qu’il s’agit de la charia comme règles juridiques, car elle concerne également les règles de la pratique du culte.

Sortir de l’islamisme consiste à regarder la charia, comme corpus législatif, pour ce qu’elle est : un Droit islamique révolu, car mis en place par des hommes lors des premiers siècles de l’islam. J’appelle de mes vœux à mettre en avant, voire pratiquer les recommandations coraniques qui ont une portée universelle. Autrement dit, choisir les versets dont les recommandations conviennent à notre époque et abandonner ceux qui posent problème. Le choix des versets à mettre en pratique a toujours été pratiqué par les musulmans. Pourquoi serait-il interdit aujourd’hui de le faire pour sortir de l’islam politique et traditionnel ? Rien ne l’interdit sur le plan religieux hormis le manque de volonté politique de la part des autorités religieuses.

La charia qui organise la société est un système juridique et, dans un État, il ne peut pas y avoir deux systèmes juridiques. En France et dans beaucoup d’autres pays non-musulmans, il faut séparer l’islam de la politique pour pratiquer un islam qui ne se heurte pas aux lois de l’État.

Au début du XXe siècle, la plupart des pays musulmans ont entamé ce processus de séparation de l’islam et de la politique avant que le projet ne soit mis en échec par les conservateurs. Malgré ses limites, cette période de modernisation de l’organisation de l’État musulman est la preuve qu’il est possible que l’islam soit séparé de la politique. Pas uniquement en France, car il ne peut pas y avoir une réforme de l’islam uniquement en France. Comme je le dis depuis des années maintenant, la réforme de l’islam est celle de l’islam tout court et non celle de l’islam de France ou de tel ou tel pays.

Cependant, on observe aujourd’hui en France un recul inquiétant de l’idée de la réforme de l’islam. Le concept d’islamisme en porte une très grande responsabilité. Il est présenté comme la cause de tous les problèmes tout en affirmant qu’il est un mouvement contemporain qui n’a aucun lien avec l’islam. Or, logiquement si l’islam n’a aucun lien avec les problèmes qui se posent, la réforme n’a pas de raison d’être.

Par quoi les réformes internes à l’islam sunnite sont-elles entravées, en France et dans les pays dits « musulmans » ?

Je précise qu’il ne s’agit pas de la réforme des salafistes qui regarde vers le passé et qui veut retrouver l’islam des premiers musulmans, mais de celle qui est orientée vers l’avenir et qui a comme objectif de créer un renouvellement en islam. Cette réforme, que j’appelle, dans mon ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme », « la véritable réforme », a été entravée par l'incapacité des réformistes musulmans à se libérer des obstacles épistémologiques et psychologiques mis en place lors des premiers siècles de l’islam et donc à libérer la pensée créatrice et rationnelle. Cette pensée contre laquelle les religieux se sont mobilisés pour l’empêcher de s’exprimer et pour la bloquer. La réforme a donc été entravée par l’incapacité des hommes modernistes à renoncer aux privilèges que la charia leur accordait par rapport aux femmes[3]. Moderniser l'islam passe nécessairement par la libération de la lecture des anciens et de la charia (Droit musulman) qu’ils ont mis en place. Le risque est qu’ils perdent leurs privilèges. Ils ont donc affirmé la nécessité de la respecter comme Droit divin pour l’imposer dans le domaine de la famille. Cette réforme a été également entravée par la riposte des conservateurs et, à leur tête, les Frères musulmans et les wahhabites.

Dans quelle mesure les sciences humaines et sociales, ainsi que les récents travaux archéologiques, pourraient-ils contribuer à l’élaboration d’une nouvelle épistémologie islamique ?

Le concept de l’islamisme qui entrave la réforme de l'islam et le changement au sein de l'islam est le produit des sciences humaines et sociales. Ce n'était pas le cas dans la première moitié du XXe siècle quand elles ont permis au christianisme d'évoluer lorsque les études dans le domaine du christianisme ont été soumises aux méthodes des sciences humaines. Certains intellectuels musulmans tels que Taha Hossein (1889- 1973), Amine El Khuli (1895-1966) et Khalilallah (1918-1979) ont voulu eux aussi soumettre le texte coranique aux méthodes des sciences humaines. Aujourd'hui, les sciences humaines en France et en Occident ne peuvent pas contribuer à l’élaboration d’une nouvelle épistémologie islamique étant donné qu’elles ont mis l’islam à l’abri de tout regard critique avec l’utilisation du concept d’islamisme. Quant aux travaux archéologiques, ils sont très importants pour sortir l’islam d’une histoire racontée par les religieux. Ils commencent à se mettre en place.

Quelles doctrines islamiques - par exemple le muatazilisme - peuvent être une ressource pour penser la modernisation de l’islam ? Les écrits des philosophes médiévaux musulmans peuvent-ils être une source d’inspiration ?

Les mutazilites sont les partisans d’une école théologique rationaliste qui a été très active entre les VIIIet Xe siècles. Ils ont pris part à des discussions très animées sur la question de la pensée comme source de connaissance face à la révélation, que je considère comme fondamentale dans la pensée musulmane. Contrairement à leurs adversaires : les littéralistes, les salafistes, les soufis et encore les chiites imamites, les muatazilites ont pris position en faveur de la pensée et de la raison. Ils ont bâti une école qui a été extraordinaire par la qualité de sa pensée et la liberté qu’elle exprimait. Le destin des musulmans aurait été tout autre si les muatazilites n’avaient pas perdu la bataille épistémologique qui les opposait à leurs adversaires. Leur pensée peut être une preuve pour les musulmans d’aujourd’hui qu’il est possible d’être musulman différemment. Elle peut donc être pour eux une grande source d’inspiration. 

Cependant, le muatazilisme est une doctrine qui a existé dans le passé, lors des premiers siècles de l’islam, alors qu’un des grands problèmes des musulmans est la valorisation du passé. Ils ont besoin d’en finir, même s’il s’agit du mutazilisme, avec la suprématie des anciens et le réflexe de regarder vers le passé dès lors qu’il y a un problème qu’il faut résoudre. Quant aux écrits des philosophes musulmans des premiers siècles de l’islam, ils sont d’une richesse extraordinaire[4]. Dans la majorité des pays musulmans cette philosophie est malheureusement négligée. 


[1] https://www.razika-adnani.com/ouvrages/la-necessaire-reconciliation/

[2] https://www.razika-adnani.com/les-musulmans-et-le-lourd-heritage-dune-raison-decriee/

[3] Lire Razika Adnani, Sortir de l'islamisme, page 66.

[4] De la défaite de la pensée au déclin de la philosophie (1/2)