Sandrine Larremendy, Docteur en psychopathologie clinique, spécialisée en victimologie, criminologie et gestion de crise.
Sandrine Larremendy livre un témoignage sur ses missions de psychocriminologue au sein de la Direction de la Police Judiciaire de la Préfecture de Police de Paris (DPJ-PP).
Au contact direct des scènes de violence extrême, des auteurs et des victimes du terrorisme, Sandrine Larremendy, Docteur en psychopathologie clinique et psychocriminologue, a développé une pratique singulière au sein de la Direction de la Police Judiciaire de la Préfecture de Police de Paris et plus spécifiquement de la Brigade criminelle et de la Brigade de Recherche et d'Intervention (BRI). Dans cet entretien, elle revient notamment sur son rôle auprès de la cellule de négociation le soir du 13 novembre au Bataclan et livre un témoignage rare sur la place du clinicien en situation de crise, éclairé par ses travaux sur la « clinique du chaos », concept développée dans le cadre de sa thèse soutenue récemment. A travers son parcours, Sandrine Larremendy témoigne de l’intégration progressive de l’apport de la psychologie dans le traitement des affaires, entre autres, terroristes.
Pouvez-vous présenter votre parcours et ce qui vous a menée à travailler avec les forces de sécurité ?
J’ai suivi un master en psychologie clinique et pathologique, et je me suis spécialisée assez vite en victimologie et en criminologie, par le biais d’un diplôme universitaire. Durant mon cursus universitaire, j’ai orienté mes stages vers le champ médico-judiciaire, et j’ai été recrutée au sein des urgences médico-judiciaires, où sont évalués les retentissements psycho-traumatiques des victimes après un dépôt de plainte. Ce travail s’inscrit directement dans la procédure judiciaire. En effet, l’évaluation psychologique devient un élément du dossier, au même titre que les constatations médico-légales. C’est là que j’ai eu mes premiers contacts avec les policiers.
En 2007, j’ai été recrutée à la Direction de la Police Judiciaire de la Préfecture de Police de Paris (DPJ-PP). C’était une création de poste qui n’existait pas dans le champ de la criminalité adulte. On pouvait retrouver un tel poste à la brigade des mineurs. Mes missions se déclinaient autour de la prise en charge des victimes, directement au sein des locaux de la police judiciaire. Contrairement aux commissariats, où les situations relèvent de violences intra familiales, de violences physiques, la police judiciaire traite d’affaires criminelles. A savoir les viols, les braquages à main armée, les tentatives d’homicide, les homicides, mais aussi les attentats. J’accompagnais les victimes, leurs familles et parfois les témoins, et je les accompagnais sur le temps judiciaire. Je les soutenais dans la préparation aux confrontations avec les prévenus, à la présentation devant la glace sans tain, à la préparation aux expertises et au procès. Je pouvais les accompagner aux Assises lorsqu’ils en faisaient la demande.
Après une dizaine d’années, notamment à la suite des attentats de 2015, j’ai demandé à créer un poste de psychocriminologue à la brigade criminelle de Paris. L’objectif était d’apporter un regard différent sur le temps de la garde à vue d’affaires criminelles de droit commun et terroristes, toujours en assistance des policiers.
L’approche du policier diffère de celle du psychologue. Les policiers travaillent avant tout sur le comment. Ils cherchent à matérialiser les faits et établir les preuves. Mon rôle consistait à interroger le pourquoi. Mes missions étaient de comprendre ce qui, dans le parcours de vie d’un individu, a conduit à un passage à l’acte, et quel a été l’événement déclencheur . Ces éléments sont essentiels pour le parquet, les juges d’instruction, mais aussi pour les parties civiles, qui cherchent à comprendre ce qui a motivé l’individu à commettre le crime.
Parallèlement, j’ai participé à créer un pôle d’analyse criminelle et comportementale, notamment à partir de 2021, dédié à la résolution d’affaires dites « cold cases ». Il s’agissait d’apporter un éclairage psychocriminologique à partir des éléments relevés dans les dossiers, tels que les modes opératoires, les éléments médico-légaux, la victimologie afin d’aider les enquêteurs à réduire le champ des hypothèses sur le profil de l’auteur. Il n’a jamais été question, pour ma part, d’avoir la prétention de « résoudre » une affaire, mais de poser des questions différentes et complémentaires à celles des enquêteurs.
Enfin, tout au long de ces dix-huit années passées au sein de la police, j’ai été intégrée à la cellule de négociation de la BRI, sur un système d’astreinte. J’intervenais lors de prises d’otages, de situations de forcenés, de crises suicidaires ou d’enlèvements. J’ai suivi la même formation en négociation de crise que les négociateurs eux-mêmes, et travaillé avec eux de manière opérationnelle, que ce soit sur le terrain, lors des débriefings et des entraînements. C’est par ce biais que je suis entrée de plein pied dans le champ du terrorisme, notamment lors des attentats de 2015.
Quelle fonction opérationnelle avez-vous occupée, notamment lors d’attentats terroristes comme celui du 13 novembre 2015 ?
J’intervenais en appui des négociateurs, en apportant un regard clinique et psychologique destiné à adapter la stratégie de négociation au profil, à l’état émotionnel et à la dynamique psychique de l’individu concerné.
Concrètement, ce travail consiste d’abord à dresser un profil psychologique à partir d’éléments très fragmentaires, à savoir le discours tenu, les affects exprimés, les incohérences, les demandes formulées, mais aussi les informations collectées en parallèle par les équipes chargées de la documentation. Ces équipes travaillent en continu à recueillir des données sur l’individu. Elles vérifient les antécédents judiciaires et psychiatriques, les traitements médicamenteux éventuels, les relations familiales, et les événements notables récents. L’ensemble de ces éléments permet d’affiner la compréhension de la situation et d’ajuster la posture de négociation.
On n’adopte évidemment pas la même stratégie face à une personne suicidaire, en crise psychotique ou idéologiquement déterminée. L’enjeu central est d’évaluer si la négociation peut constituer un levier d’apaisement ou si, au contraire, elle risque d’aggraver la situation. Cette évaluation se fait en temps réel, dans un contexte d’incertitude permanente. Il arrive que l’on comprenne très rapidement que la personne est trop enfermée dans son délire, ou que le passage à l’acte est imminent. Dans ces situations, la négociation ne constitue pas une option pertinente et l’intervention s’impose.
Mais lorsque l’on perçoit une demande, même minimale - un besoin de verbalisation, de reconnaissance, ou de lien - la négociation peut s’engager. Elle a pour objectif de faire baisser la charge émotionnelle, de favoriser la verbalisation, d’instaurer un lien de confiance et de maintenir l’attention de l’individu sur l’échange. Il s’agit parfois moins de « résoudre » la situation que de contenir, de maintenir un espace de parole sans quoi tout pourrait basculer.
Le psychologue intervient également dans l’identification des vulnérabilités et des leviers possibles sur lesquels s’appuyer. Certains thèmes doivent être évités car ils risquent de majorer la crise. D’autres, au contraire, peuvent servir d’appui pour maintenir le contact. Chaque mot est pesé. Le travail consiste à aider le négociateur à ajuster ses formulations, à trouver les mots les plus justes, et à maintenir une communication cohérente malgré la fatigue, la pression et l’intensité émotionnelle.
Un second volet essentiel du travail concerne le négociateur lui-même. Après chaque échange téléphonique avec l’individu, un temps de débriefing permet de revenir sur ce qui s’est joué. On déplie ce qui a été dit, ce qui a été entendu, les réactions observées, les silences. Ces temps servent à ajuster la stratégie, mais aussi à accompagner le négociateur dans la gestion du stress et de la charge émotionnelle. Dans des situations qui peuvent durer plusieurs heures, voire toute une nuit, il est indispensable d’aider le négociateur à conserver une position stable, condition même de la poursuite de la négociation.
Les négociations peuvent être extrêmement variables dans leur durée. Certaines se terminent en quelques minutes, lorsque le contact ne s’établit pas ou se rompt très rapidement. D’autres s’inscrivent dans le temps long. J’ai participé à des négociations qui ont duré de douze à seize heures, notamment lors de prises d’otages impliquant des individus paranoïaques en rupture de traitement ou des personnes suicidaires. Dans ces situations, la négociation se déploie par séquences : appels, silences, reprises de contact, attente. La nuit, la fatigue, l’enfermement et l’incertitude deviennent des paramètres à part entière de la situation qu’il faut absolument prendre compte.
Lors des attentats du 13 novembre 2015, j’étais d’astreinte. J’ai rejoint les négociateurs de la BRI au Bataclan, où une négociation était engagée avec les terroristes retranchés dans le couloir. Cette intervention a constitué ma première confrontation directe au terrorisme en situation de négociation, dans un contexte d’extrême violence. Nous étions sur site, dans un environnement instable, exposés à la menace, à l’urgence. La tension était permanente.
Nous avons eu cinq échanges téléphoniques avec les terroristes, leur détermination dans leur projet meurtrier n’a pas permis d’aboutir à une rédition ni à la libération d’otages. Le chef de service a donc décidé de donner l’assaut concomitamment au dernier appel qui permettait de focaliser leur attention sur l’échange et de prendre les preneurs d’otage pas surprise. Nous étions donc en ligne lors de l’échange de coups de feu, lorsqu’ils ont perdu la vie et en attente de savoir si nos collègues et les otages avaient eux survécus. Ce temps suspendu restera ancré en moi.
Une fois la négociation terminée les policiers de la police judiciaire ont pris le relais pour procéder aux constatations sur les corps et à la prise en charge judiciaire de la scène de crime. Je suis restée sur place afin d’assister d’autres collègues qui avaient en charge ce que l’on appelle le « tri » des victimes survivantes. C’est un terme dur, mais opérationnel. L’objectif est d’identifier, parmi les personnes qui sortaient, celles qui avaient été en première ligne, qui disposaient d’éléments de témoignage essentiels pour l’enquête, et de les orienter le plus rapidement possible vers la police judiciaire lorsque leur état physique le permettait afin d’obtenir leur témoignage et de faire progresser l’enquête. Les autres ont été contactées ultérieurement.
Ce travail s’est déroulé dans un contexte particulièrement éprouvant. Les victimes étaient en état de choc aigu, souvent blessées, couvertes de sang, parfois incapables de verbaliser ce qu’elles venaient de vivre. Pour les policiers eux-mêmes, l’exposition à ce type de scène est extrêmement difficile. La présence d’un psychologue permet alors d’apporter un soutien immédiat, à la fois pour contenir la détresse des victimes et pour accompagner les collègues dans l’exécution de leurs missions.
Dans les jours et les semaines qui ont suivi le Bataclan, j’ai participé à d’autres missions sensibles, notamment l’assistance des policiers lors de l’annonce des décès aux familles et aux proches. Un dispositif spécifique a été mis en place, avec un roulement associant policiers et psychologues, tant ces annonces sont émotionnellement lourdes. J’ai également assisté les collègues lors de la remise des effets personnels aux survivants et aux familles des victimes décédées. Ces moments ont été d’une intensité particulière, car les objets constituent parfois le seul lien matériel restant avec la personne disparue. Là encore, le rôle du psychologue est d’accompagner la verbalisation des émotions et de soutenir les policiers confrontés à l’impact psychique de ces missions.
Quelles ont été vos missions auprès des policiers lors des gardes à vue de personnes impliquées dans des affaires de terrorisme ?
Lors des gardes à vue liées à des affaires de terrorisme, mon rôle s’inscrivait toujours en assistance des policiers, jamais en substitution. La garde à vue est un moment spécifique de la procédure judiciaire. L’individu vient d’être interpellé, il est confronté aux faits, à leurs conséquences, et à ce qui va suivre sur le plan pénal. Pour les enquêteurs, il s’agit d’un temps contraint, marqué par l’urgence. Il est nécessaire de rapidement matérialiser les faits, établir le déroulé précis des actes, sécuriser la procédure. Mon apport consistait à inscrire ces faits dans une continuité biographique en proposant aux enquêteurs des questionnements spécifiques, à les replacer dans un parcours de vie, à apporter des éléments de personnalité, afin d’éclairer ce qui a rendu possible le passage à l’acte.
Contrairement à certaines représentations, il est souvent relativement facile de parler avec ces personnes. Pour certains profils, notamment ceux qui présentent un ancrage idéologique fort, la parole est même recherchée. Ces individus cherchent à faire reconnaître leur geste comme un acte politique ou religieux. Leur objectif est de transmettre un message, de donner une portée symbolique à leur action. L’acte violent devient alors un acte de communication, une parole adressée au monde, qui s’inscrit dans une logique de revendication.
Mais une grande partie des profils rencontrés, en particulier ces dernières années, sont différents. Il s’agit souvent d’individus plus jeunes, plus vulnérables, dont le discours est moins structuré idéologiquement. Beaucoup présentent des états dépressifs importants, une grande fragilité psychique et un rapport très instable avec le réel. Chez eux, la parole n’est pas d’abord doctrinale. Elle est traversée par une souffrance narcissique et identitaire, par un besoin de reconnaissance particulièrement marqué.
Dans ces situations, le travail en garde à vue permet d’explorer le parcours de vie. On amène l’individu à verbaliser les ruptures, les fragilités, et les moments de bascule. Il s’agit de comprendre ce qui, dans le cheminement de l’individu, a rendu possible le passage à l’acte. La garde à vue peut devenir un premier espace d’élaboration, parfois le premier moment où l’individu est amené à mettre des mots sur son histoire, sur ses souffrances, et sur son désir. La parole peut alors prendre une fonction particulière, celle d’un espace où une reconnaissance est recherchée, parfois pour la première fois.
Ce que l’on retrouve de manière transversale dans ces gardes à vue, c’est l’existence de failles narcissiques et identitaires importantes, associées à un accès très limité à l’histoire personnelle et familiale. Beaucoup de ces individus disposent de peu de repères pour se situer dans un récit biographique et transgénérationnel. Les familles apparaissent souvent comme particulièrement pudiques sur l’histoire de leur exil, des ruptures, des violences ou des traumatismes vécus, comme si ce silence avait constitué une condition nécessaire à l’intégration et à la réussite des enfants.
Ces silences produisent des angles morts biographiques. Ne pas avoir accès à son histoire, c’est aussi avoir peu accès à une culture et à des repères symboliques permettant de se situer dans une mémoire collective. Dans ce contexte, le passage à l’acte peut être compris comme une tentative, certes destructrice, d’aller à la rencontre de cette histoire manquante, de combler un vide narcissique et identitaire. J’aime beaucoup le concept d’Anne-Clémentine Larroque, qui parle de « trou identitaire »[1]. Ainsi, les passages à l’acte peuvent alors être lus comme une tentative de combler ce trou.
Dans ce contexte de vulnérabilité, certains groupes djihadistes, et notamment l’Etat Islamique, ont su proposer une réponse identitaire prête à l’emploi. Ils offrent à la fois une appartenance groupale, une fonction et un but en appui à un récit historique collectif structurant. Ils peuvent ainsi se substituer à un groupe familial perçu comme défaillant ou silencieux, notamment chez des individus isolés.
J’ai participé à un groupe pluridisciplinaire d’analyse de dossiers terroristes, mené au sein du parquet général de la Cour d’Appel de Paris afin de prévenir le risque de récidive.
J’ai également participé à deux études internes au Ministère de l’intérieur . La première, organisée par la SDAT, avait pour but d’analyser 101 profils terroristes passés à l’acte sur le territoire français, à partir du cas de Mohamed Merah jusqu’à 2021. L’objectif était de dégager des typologies et de repérer des indicateurs récurrents dans les parcours des individus impliqués dans des affaires de terrorisme.
La deuxième étude réunissait l’ensemble des services concernés par la lutte anti-terroriste : police judiciaire, DGSI, gendarmerie, UCLAT, RT. Ce travail interservices a contribué à l’élaboration d’outils d’évaluation des objectifs radicalisés à partir de signaux parfois qualifiés de « faibles ». Il s’agissait d’aider les services à prioriser les dossiers, à affiner l’analyse du potentiel de dangerosité des individus.
Pouvez-vous expliquer ce que recouvre la notion de « clinique de l’extrême », et en quoi le terrorisme en constitue une forme spécifique ?
La notion de « clinique de l’extrême » désigne des situations dans lesquelles le clinicien est confronté à des formes de violence et de souffrance qui viennent éprouver ses limites, à la fois professionnelles et personnelles. On retrouve ce type de clinique dans des champs comme la criminologie, les soins palliatifs, ou encore les cliniques humanitaires. Il s’agit de rencontres cliniques qui débordent les cadres habituels, parce qu’elles viennent heurter l’identité du soignant, ses repères, et parfois son histoire propre.
Même dans une clinique dite « classique », il peut arriver qu’une rencontre fasse effraction. Un patient peut, par ce qu’il raconte ou par ce qu’il incarne, venir réactiver quelque chose de l’histoire du clinicien et le déborder. Mais dans la clinique de l’extrême, cette possibilité devient structurelle. Le professionnel est exposé de manière répétée à des situations qui excèdent les capacités habituelles de contenance, tant sur le plan émotionnel que symbolique.
Dans une clinique traditionnelle, le psychologue travaille avec l’extrême en face de lui, mais depuis un espace relativement protégé : un cabinet, un cadre institutionnel stable, une distance physique et symbolique avec l’événement. Cette distance permet le travail d’élaboration. Dans la clinique de l’extrême, cette distance est fragilisée, voire abolie. Le clinicien peut être affecté par ce qu’il entend, par ce qu’il voit, ou par l’intensité des situations rencontrées. Il peut être mis à l’épreuve dans sa capacité à rester contenant.
Le terrorisme constitue une forme particulièrement radicale de « clinique de l’extrême ». Il confronte directement à la mort violente, à la destruction massive, mais aussi à une attaque symbolique profonde. Cette violence ne vise pas uniquement des individus. Elle s’adresse à une société, à des valeurs, à une identité collective.
Pour les professionnels confrontés à ces situations, il y a souvent un avant et un après. Les attentats de 2015 ont constitué une rupture majeure. Ils ont bouleversé les pratiques professionnelles, mais aussi les repères individuels et collectifs. Le terrorisme ne laisse pas indemne. Il impose des questionnements existentiels puissants, interroge le sens, la vulnérabilité, la finitude, et la place de chacun face à la violence extrême.
Dans ce contexte, la clinique de l’extrême oblige à interroger la position même du clinicien.
Vous développez dans votre thèse la notion de « clinique du chaos ». De quoi s’agit-il et en quoi prolonge-t-elle la clinique de l’extrême ?
La « clinique du chaos » s’inscrit dans le prolongement de la clinique de l’extrême, mais elle en constitue, à mes yeux, un palier supplémentaire. Là où la clinique de l’extrême confronte le clinicien à des situations qui débordent ses repères, la clinique du chaos désigne des configurations dans lesquelles le clinicien n’est plus seulement face à l’extrême dans ses consultations. Il se trouve lui-même pris dans la crise, in situ, affecté dans son corps, dans sa sécurité et dans son équilibre sensoriel et psychique.
Traditionnellement, le psychologue travaille à distance de l’événement. Dans la clinique du chaos, cette distance est rompue. Le clinicien est immergé dans la situation, présent au cœur de la crise. Il partage, au moins en partie, l’exposition à la menace, à la violence, à l’urgence.
Mon travail de thèse s’appuie sur mes dix-huit années d’exercice au sein de la police, et en particulier sur des expériences de terrain où j’ai été directement exposée à des environnements violents et instables. Lors des attentats du Bataclan, par exemple, j’étais présente sur site, équipée d’un gilet pare-balles, dans un environnement à risque, exposée aux détonations, au sang, à l’urgence absolue. Dans ces conditions, le corps du clinicien est pleinement engagé. Il n’est plus seulement un support neutre ou distancié de la relation clinique.
La question centrale devient alors : comment soutenir des victimes, assister des collègues policiers, participer à des opérations alors même que l’on est traversé par le même événement ? Comment continuer à penser, à contenir, à aider, lorsque les repères habituels sont effondrés ?
La clinique du chaos interroge précisément cette capacité à maintenir une fonction contenante dans un contexte où tout concourt à la désorganisation. Elle oblige à repenser la position du psychologue, non plus comme un professionnel extérieur et protégé, mais comme un acteur engagé, pris dans une dynamique collective et exposé à la même effraction traumatique que ceux qu’il accompagne.
Un élément central de cette clinique réside dans le collectif. Sur le terrain, la relation de confiance avec les collègues - notamment avec les négociateurs - joue un rôle déterminant. Elle permet la constitution d’une enveloppe psychique groupale, une forme d’appareil psychique collectif qui soutient l’action. Faire corps, psychiquement et opérationnellement, permet de continuer à fonctionner malgré la violence de la situation. Cette dimension groupale devient une ressource essentielle face au chaos.
L’entraînement, les exercices, les retex constituent un autre pilier. Ils permettent d’inscrire des automatismes et des repères qui soutiennent l’action lorsque la pensée est mise à mal par l’urgence, l’horreur et la sidération. À cela s’ajoutent les débriefing à la fois opérationnels et psychologiques, qui permettent de mettre en mots ce qui a été vécu, d’élaborer collectivement les situations traversées et d’en tirer des enseignements.
La clinique judiciaire pose également la question du temps long. Après les événements, le clinicien peut être amené à accompagner des victimes avec lesquels il a traversé la même crise. La distance professionnelle, habituellement garante du travail clinique, est alors profondément modifiée. Dans la prise en charge de patients ayant traversé le même événement que le clinicien, le soin ne s’appuie plus seulement sur la médiation verbale, mais sur la faculté de tolérer en soi l’écho du réel, sans se laisser envahir. Le corps devient alors à la fois mémoire vivante, instrument de captation, surface d’inscription projective et outil thérapeutique, à condition que ces résonances soient travaillées en analyse et en supervision.
Il s’agit de continuer à travailler malgré cette proximité contrainte, sans se dissoudre dans la crise ni nier l’impact de ce qui a été vécu.
Enfin, cette réflexion engage une responsabilité institutionnelle. Travailler dans des contextes de clinique du chaos nécessite des outils spécifiques. Il est nécessaire de suivre une formation continue, une supervision individuelle et collective, une analyse des pratiques afin de travailler à la reconnaissance du positionnement particulier du psychologue. Si le clinicien a la responsabilité de travailler son positionnement, l’institution a, elle aussi, une responsabilité dans la mise à disposition de ces ressources. Sans cela, le risque est d’exposer durablement les professionnels et d’affaiblir un travail pourtant essentiel.
Il est nécessaire de rappeler que le psychologue est souvent contractuel et non fonctionnaire, ce qui introduit d’emblée une forme de distance. Son rôle est parfois mal compris, voire perçu comme accessoire, dans une institution prioritairement tournée vers la matérialisation des faits et l’aboutissement judiciaire des procédures.
Cette méconnaissance et le manque de soutien des directions peut susciter des résistances sur le terrain, notamment en garde à vue, où le psychologue peut être perçu comme un intrus, un juge potentiel de la compétence ou une menace pour le savoir-faire des policiers. Lorsque le cadre est clarifié et que la complémentarité des rôles est reconnue, ces résistances tendent toutefois à s’atténuer. Les décideurs restent souvent éloignés des réalités opérationnelles, et la dimension psychologique demeure secondaire face à des enjeux sécuritaires, politiques et médiatiques.
Ainsi, mes réflexions théorico-cliniques m’ont amené à observer que la clinique du chaos invite à penser autrement la place du psychologue. Il est un acteur pleinement engagé, dont le travail nécessite des conditions spécifiques pour pouvoir se déployer sans se dissoudre dans la crise et dans l’institution.
[1] Larroque Anne-Clémentine, Le trou identitaire, Sur la mémoire refoulée des mercenaires de l’Islam, PUF, 2021, 192 pages