Entretiens

Entretien avec Emmanuel Casajus docteur en sociologie, membre du Laboratoire du Changement Social et Politique (Université de Paris)

Plongée au cœur des groupuscules des extrêmes droites violentes

Alors que les groupuscules de l’extrême droite violente connaissent une actualité autant saisissante que tragique, il convient de s’intéresser à leur histoire et leurs pratiques militantes. En plongeant dans les arcanes de l’Action française, Emmanuel Casajus, docteur en sociologie et auteur en 2023 de Style et violence dans l'extrême droite radicale, aux éditions du Cerf, il investigue la construction des concurrences entre les différents groupes d’extrême droite. Dans cet article, il revient notamment sur les codes et les imaginaires des militants, les mécanismes de concurrence, ou encore la place que tiennent les femmes dans ces milieux ultra-virilistes.

Pouvez-vous présenter votre parcours et expliquer ce qui vous a conduit à vous intéresser aux extrêmes droites françaises ?

Je me suis intéressé très jeune à l’extrême droite, et plus particulièrement à l’extrême droite radicale. Cet intérêt a commencé au lycée, puis s’est poursuivi pendant ma licence et mon master. C’est devenu mon sujet de prédilection. J’ai consacré mon master 1 à ce thème, puis ma thèse. Au départ, il s’agissait d’un intérêt personnel que j’ai transformé en démarche académique.

Ma thèse portait sur l’Action française, dans laquelle je me suis immergé pendant un an, et ses relations avec d’autres groupuscules. Je me suis intéressé aux jeux de relations et de concurrence entre ces groupes, avec l’idée d’esquisser une théorie du champ social groupusculaire. Mon approche était assez bourdieusienne. Je cherchais à comprendre les enjeux de cet univers et à savoir sur quoi se construit la concurrence et quels types de capitaux sont en jeu.

Je voulais aussi montrer que certaines actions pouvaient prendre sens dans ces rivalités internes. L’attaque du bar le Saint-Sauveur en 2021 par les Zouaves peut ainsi être lue comme une attaque de l’extrême droite radicale contre les antifascistes, mais aussi comme un épisode de concurrence entre générations militantes.

Au début, mon travail portait davantage sur les imaginaires, les mythes et les identités. J’ai ensuite voulu observer comment ces identités s’inscrivaient dans la vie quotidienne. C’est ce qui m’a conduit à mener une enquête de terrain à l’Action française.

Quelles sont les différentes idéologies d’extrême droite aujourd’hui en France ? Quelle place occupe la religion dans ces idéologies ? Quels sont les groupes qui les incarnent et quels sont leurs objectifs politiques ?

Je vais resserrer ma réponse sur ce que j’appelle l’extrême droite radicale, c’est-à-dire l’extrême droite groupusculaire.

D’abord, je distingue deux courants, les identitaires et les nationalistes révolutionnaires, qui s’inscrivent dans une logique européiste. Ils situent leur cadre identitaire à l’échelle de l’Europe et défendent l’idée d’un peuple et d’une civilisation européenne. Mais leur conception de l’Europe diffère. Les identitaires mettent l’accent sur la diversité des cultures et des traditions européennes, ainsi que sur leur dimension religieuse préchrétienne et païenne. Ils sont influencés par la Nouvelle Droite et plus lointainement par le courant Völkish, un courant raciste qui dans l’Allemagne de la fin du XIXe et du début XXe siècle prônait un retour au tradition folklorique. Ce courant s’est particulièrement dévellopé à partir des années 2000, mais paradoxalement, il s’est formé au sein d’un groupuscule nationaliste-révolutionnaire, Unité Radicale (1998-2002).

Les nationalistes révolutionnaires défendent généralement une conception jacobine de l’Europe, qui tend à écraser les différences culturelles. À leurs yeux, mettre en avant les traditions et les cultures propres à chaque peuple risquerait de conduire à une « balkanisation » et sont donc favorables à l’unification de l’Europe. Ils sont théoriquement laïques, mais je constate chez eux une fascination pour la symbolique païenne et la reprise de symboles nazis. Mais ils ont aussi un discours socialiste plus ou moins élaboré, inspiré des socialismes nationaux des régimes nationalistes non-alignés, type régime Baas. Ils se revendiquent anti-impérialistes et sont théoriquement alliés des peuples oppressés par l’impérialisme occidentale et américain. Ce pan du discours était très élaboré dans les années 1990. A cette époque les “NR” étaient dominant dans la sphère radicale, à l’époque de Nouvelle Résistance (1991-1997). Ce courant a été marginalisé dans les années 2000, puis a recommencé à monter en puissance en 2017, avec la création du Bastion Social. Génération Identitaire ayant été dissoute en 2021 et le Bastion Social en 2019, identitaires et nationalistes révolutionnaires se sont dispersés en une myriade de mouvements locaux souvent violents.

Je distingue aussi deux courants franco-centrés et catholiques : les monarchistes, notamment l’Action française, et les pétainistes. À l’Action française, je rattache une conception politique de la religion selon laquelle un peuple aurait besoin d’une religion pour s’unifier. Les pétainistes sont en quelque sorte les nationalistes français « canal historique ». Héritiers des ligues de la Troisième République, obsédés par les Juifs et les francs-maçons, ils se réclament de Drumont et Barrès. Ils intègrent à cet héritage les fascismes du XXe siècle, ainsi que quelques idées de Charles Maurras, théoricien de l'Action française. Les représentants notables de ce courant sont Jeune Nation (1949-1958), l’Oeuvre française (1968-2013) et depuis 2015, Les Nationalistes.

Pouvez-vous expliquer comment s’organisent les différents mouvements et groupuscules d’extrême droite ? Quels sont leurs codes, leurs pratiques et leurs imaginaires ?

Je retrouve des groupes composés majoritairement de jeunes, même si l’Action française réunit aussi des militants historiques plus âgés. Les militants ont généralement entre 18 et 30 ans. Je n’ai pas de chiffres pour tous les groupes, mais j’ai souvent observé des jeunes issus de familles plutôt favorisées et qui ont grandi dans un environnement radical. Leurs parents ou leurs grands-parents ont parfois milité dans le même groupe ou dans un groupe proche. Par exemple, des jeunes de l’Action française peuvent avoir un grand-père qui y a milité ; chez les identitaires, je retrouve des filiations avec Europe-Action.

Je considère la section locale comme l’unité de base de la vie militante. Elle s’organise généralement autour d’un chef, parfois charismatique, avec un noyau dur de militants très impliqués et des sympathisants qui viennent pour certaines actions ou certains événements. Le Bastion social, par exemple, était une fédération de sections locales ; après sa dissolution, il ne restait que les sections locales.

J’ai observé à l’Action française de Paris un emploi du temps particulièrement structuré. On pouvait y voir plusieurs ventes de journaux par semaine, des formations, des entraînements aux sports de combat et un temps de cohésion le vendredi soir après la formation. Il y avait une formation pour les étudiants et une autre pour les lycéens. Tous les groupes ne disposent pas d’un programme aussi organisé. Certains mettent davantage l’accent sur les sports de combat. L’Action française cherche un équilibre, mais accorde beaucoup de place à la formation intellectuelle. Les nationalistes révolutionnaires valorisent davantage la formation physique et l’entraînement. Mon travail de terrain m’a aussi appris qu’on comprend mal ces groupes si l’on s’en tient à ce qu’ils montrent de l’extérieur, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour leurs codes et leurs imaginaires, je retrouve des références à un âge d’or, situé dans le passé de l’Europe ou de la France. Les groupes se concurrencent aussi sur l’âge d’or qu’ils jugent le plus légitime. Chez les identitaires, je relève la référence à une Europe préchrétienne, à ses folklores, à ses tenues traditionnelles et à ses cultes païens. La Nouvelle Droite (le courant intellectuel actif depuis les années 1970, et non le groupuscule lillois) mobilise parfois des mythes indo-européens, même si je ne la range pas exactement dans l’extrême droite radicale telle que je la définis. Pour l’Action française, le mythe de référence est celui d’une monarchie française, tantôt médiévale, tantôt absolue, inscrite dans un passé chrétien.

Ces mythes représentent bien plus qu’un décor. En effet, ils rassemblent des traits importants de l’idéologie et donnent aux militants des figures charismatiques auxquelles s’identifier et qu’ils peuvent chercher à imiter. Un militant qui se réfère à la chevalerie ou à une monarchie médiévale peut se penser en chevalier ; un autre peut se référer à l’imaginaire viking. Les débats, parfois humoristiques, pour savoir qui du chevalier ou le Viking est le plus « classe » expriment aussi une concurrence entre militants. On s’écharpe pour savoir qui est le plus viril, et quel groupe incarne le mieux les idées politiques ? Cette compétition porte sur les images, les figures revendiquées et le prestige des groupes.

Je retrouve cette concurrence dans les styles vestimentaires. À l’Action française, les styles sont plutôt classiques et catholiques-tradis. Les nationalistes révolutionnaires adoptent davantage le streetwear et des codes associés aux hooligans et aux jeunesses populaires britanniques. Ils critiquent le style de l’Action française, qu’ils présentent comme bourgeois et trop distingué, et opposent leur image.

La mise en scène publique participe du même jeu. Sur les réseaux sociaux, les groupes postent des photos de groupes réunissant autant de militants que possible, presque uniquement des garçons, bras croisés ou, après un entraînement, torse nu et tatouages visibles. L’objectif est de donner une image de dureté et de virilité, et d’attirer de nouveaux militants. Les groupes en vue et les critères de prestige changent régulièrement. Le capital guerrier et la virilité comptent beaucoup, même si la qualité du discours et d’autres ressources entrent aussi en jeu.

Je constate que ces rivalités se jouent aussi dans le choix des adversaires et des alliés. En 2015-2016, sur Internet, l’Action française s’opposait aux monarchistes légitimistes partisans de Louis XX. Dans la rue, ces tensions concernaient plutôt les identitaires. À Lille, ces derniers étaient déjà bien implantés et ne souhaitaient pas que l’Action française s’installe à son tour. À Paris, une moquerie autour d’une photo des identitaires a déclenché une querelle.

Les identitaires ont ensuite attaqué le local de l’Action française pour montrer qu’ils étaient à la hauteur de l’image qu’ils revendiquaient. L’enjeu de l’honneur est manifeste. Chaque groupe cherche à prouver qu’il incarne l’image qu’il défend. Les alliances changent elles aussi. L’Action française a d’abord entretenu de bonnes relations avec le GUD, avant que la situation ne se dégrade. Ces relations évoluent selon les intérêts politiques du moment, plus que selon des affinités doctrinales durables.

Pouvez-vous revenir sur votre étude au sein de l’Action française ? Quelles sont les pratiques militantes du groupe ?

J’ai mené mon terrain à l’Action française à Paris en 2015-2016. À cette époque, les militants parlaient très peu des antifascistes. Ils disaient : « On ne les voit jamais ; ils s’intéressent à nous et parlent de nous, mais nous, nous ne parlons pas d’eux. »

A Paris, cette posture a changé avec les attaques rapides contre des réunions d’extrême droite, dont un banquet organisé par des dissidents de l’Action française. À partir de là, les militants ne pouvaient plus ignorer les antifascistes. Pour organiser un événement, il fallait prévoir un service d’ordre et pouvoir réagir rapidement. Il fallait aussi répondre aux attaques et « laver » l’affront.

À Paris, cette dynamique s’est construite progressivement. Les militants plus âgés de l’Action française ont surtout retenu qu’il fallait mieux protéger les événements. Les plus jeunes, âgés de 17 ou 18 ans, l’ont vécu comme un déshonneur qui appelait une riposte. C’est dans ce contexte que le groupe des Zouaves s’est tourné vers la confrontation avec les antifascistes.

Les situations locales étaient différentes. À Marseille, l’Action française avait ouvert un local à la Plaine, dans un quartier historiquement occupé par la gauche, et subissait des dégradations. Les militants marseillais souhaitaient que l’Action française de Paris s’engage dans un conflit plus large avec les antifascistes, mais cette demande n’a pas abouti.

À Lyon, les nationalistes attaquaient eux-mêmes les antifascistes. J’y vois l’influence de l’idée de « zone nationaliste », développée dans le milieu nationaliste révolutionnaire au sein d’Unité Radicale. Il s’agissait d’occuper un territoire pour amorcer une reconquête. Dans cette logique, on ouvrait d’abord un bar, puis un local, afin d’empêcher l’adversaire de s’implanter dans les rues alentour. À l’époque, cette reconquête était surtout pensée contre l’américanisation de la société ; elle n’était pas encore principalement formulée contre l’islam.

Je constate donc que la confrontation avec les antifascistes se construit différemment selon les lieux et les groupes. À l’Action française, je vois une préoccupation moindre pour la « guerre de bandes ». Si les militants considèrent qu’ils doivent savoir se battre, ils se présentent plutôt comme une école de pensée chargée de remettre le roi au pouvoir. Chez les nationalistes révolutionnaires, la lutte contre l’antifascisme devient au contraire un élément central de la mythologie militante. Je fais le rapprochement avec le GUD des années 1970-1980, qui s’en prenait aux militants de gauche.

Quels sont les différents profils des individus au sein des groupes ? Quels rôles les femmes tiennent-elles dans ces milieux ?

Je constate que la hiérarchie militante repose sur une conception virile et combattante de l’engagement. Le militant valorisé est celui qui est « virile », capable de défendre ses idées, y compris avec les poings. Dans cette échelle, les femmes sont souvent placées d’emblée en bas de la hiérarchie, parce qu’elles sont écartées de cette forme de militantisme et des rôles qui lui donnent le plus de valeur symbolique.

Cela ne signifie pas qu’elles ne prennent pas de responsabilités. Je les vois souvent dans des fonctions de soutien au chef, de logistique et d’organisation. Elles peuvent jouer un rôle important sans encadrer d’autres militants ni avoir de personnes sous leurs ordres. À l’Action française, par exemple, une jeune femme s’occupait de la librairie de Flore.

J’ai aussi observé une adjointe au chef de section, âgée d’environ 25 ans, dans un groupe où beaucoup de militants avaient entre 18 et 22 ans. Elle se surnommait la « maman du groupe » et appelait les militants les « enfants perdus », en référence à Wendy dans Peter Pan. Elle se représentait ces jeunes militants comme des garçons fragiles et désorientés dont elle devait prendre soin. Je vois dans ce rôle une fonction de care, de soutien et d’attention aux autres, qui contribue à la vie du groupe, même si elle est peu reconnue dans sa hiérarchie.

Je pense que l’exclusion des femmes des postes d’encadrement et des rôles les plus valorisés aide à comprendre une partie du succès de Némésis. Alice Cordier a compris qu’il existait une offre militante à construire pour les femmes d’extrême droite radicale. Elle a réussi ce tour de force en comblant ce vide.

Quel a été l’impact de la mort de Quentin Deranque sur les groupuscules d’extrême droite ? Et celui du meurtre de Federico Martín Aramburú par Loïk Le Priol ?

Ce que j’ai notamment pu constater, c’est l’isolement de Némésis au sein du milieu radical.

Avant cette affaire, les nationalistes révolutionnaires critiquaient déjà Némésis, notamment sur les questions géopolitiques. Je décris leur courant, comme je l’ai dit, se revendique anti-impérialiste, souvent favorable à la Russie, à l’Iran ou à la Chine. Certains militants soutenaient le régime iranien face aux offensives israélo-américaines.

Dans les années 1990, Nouvelle Résistance soutenait le Hamas contre l’OLP et le Front islamique du salut contre la France. Les plus jeunes militants ne partagent pas tous ces positions. En effet, certains soutiennent l’Ukraine contre la Russie, ce qui s’écarte de l’orthodoxie nationaliste révolutionnaire.

Cette divergence n’empêchait pas des militants nationalistes révolutionnaires de prêter ponctuellement main-forte à Némésis lors d’actions contre la Palestine, tant que ces actions ne devenaient pas trop violentes.

Après la mort de Quentin Deranque, certains nationalistes révolutionnaires ont présenté sa mort comme celle d’un jeune homme mort pour défendre Israël, voire « pour les Juifs », et en ont rendu Alice Cordier responsable. Les militantes de Némésis étaient, elles, accusées d’être des agentes d’Israël. J’observe qu’Alice Cordier s’est alors retrouvée isolée d’une partie du milieu radical.

Je vois aussi un changement dans les règles tacites qui encadraient les affrontements. Dans le jeu militant entre groupes, les combattants se reconnaissaient comme des adversaires de même rang et pouvaient chercher à s’emparer de trophées comme une écharpe, un bonnet, un badge. Les militants ordinaires, comme une mère qui colle des affiches pour LFI, restaient en principe en dehors de cette logique d’affrontement direct.

Depuis la mort de Quentin Deranque, j’ai l’impression que ces limites sont davantage transgressées. Des personnes qui ne participaient pas à ce jeu peuvent aussi être attaquées. Je pense notamment aux journalistes d’Info Occitanie passés à tabac.

L’omerta reste forte autour des affrontements. Les groupes ne communiquent pas sur leurs bagarres et, lorsqu’ils s’en sortent avec des blessures, les militants évitent généralement de parler à la police ou aux journalistes. Je constate par ailleurs que les couteaux commencent à être utilisés par des militants d’extrême droite, notamment à Lyon. J’y vois un éloignement des règles tacites qui encadraient auparavant les affrontements et un risque de violence dirigée contre des personnes étrangères à ces confrontations. Je crains une évolution vers une forme de terreur contre les opposants.

Pour le meurtre de Federico Martín Aramburú, je dois être plus réservé. J’ai vu une vague campagne sur les réseaux sociaux, avec le slogan « Le Priol innocent ». Je n’ai toutefois pas observé de soutien public important. Les journaux marqués à droite ont surtout tenté de nier ou de minimiser son implication au GUD, ou d’expliquer son acte par sa psychopathie diagnostiquée. Pourtant Le Priol, avec sa marque Babtou Solide, et Romain Bouvier, avec son blog Club Roger Nimier, étaient des entrepreneurs culturels bien connus dans le microcosme radical. Ils étaient les promoteurs d’une éthique virile, à la fois violente et distinguée, et ont eux-même reconnu le rôle de cet environnement mental sur leur acte.

Que pensez-vous du rôle des réseaux sociaux dans la structuration de ces groupes et dans la mise en scène de la violence ?

Quand j’ai commencé mon terrain, il y avait très peu de données sur les violences. On en prenait connaissance par des rumeurs et des témoignages, souvent contradictoires et difficiles à vérifier. Je me souviens notamment d’une bagarre entre antifascistes et membres du SHARP, dont les récits étaient confus : même en ayant recueilli des témoignages des deux côtés, des données aussi basiques que le lieu de l'altercation restait peu claires !

À l’époque, une forme de retenue pouvait même limiter les représailles. Chacun racontait qu’il avait gagné. Il n’y avait donc pas de défaite reconnue ni d’affront à laver. Lorsqu’un militant de l’Action française était pris à partie, par exemple, il valait parfois mieux que son chef de section ne l’apprenne pas car s’il était informé de l’humiliation d’un membre du groupe, il pouvait se sentir obligé d’organiser des représailles.

Les vidéos et l’image de façon générale, changent cette dynamique. Elles ne montrent pas nécessairement toute la scène, mais elles rendent l’affrontement visible et peuvent permettre de comparer plusieurs angles. Twitter, notamment, rassemble ces images. Au début de mon terrain, après une bagarre, des communiqués ou des comptes rendus circulaient sur des pages comme Ouest Casual, puis dans des groupes WhatsApp. Cela restait très confidentiel. Avec les vidéos, un événement jusque-là ignoré par la presse peut être repris dans les journaux télévisés. La défaite ne reste plus connue des seuls militants de la ville. Elle est exposée à tout un mouvement politique. Le groupe perdant, et au-delà les personnes associées à son idéologie, risquent alors d’être publiquement tournés en dérision.

Cette exposition met en jeu l’image que ces groupes veulent donner d’eux-mêmes. Les militants de l’Action française se pensent comme les héritiers des Camelots du Roi, réputés pour leur violence de rue et leur capacité à inspirer la peur. Leur apparence renvoie aussi à cette référence. Mais si une vidéo les montre attaqués, surpris et en train de fuir, l’image qu’ils prétendent incarner s’érode. Ils apparaissent alors comme de simples étudiants qui ont peur. Cette contradiction est très difficile à supporter. Elle fragilise leur identité et leur imaginaire, et crée un enjeu narcissique important. Ils peuvent chercher à « laver l’affront », à faire payer l’humiliation ou à prouver qu’ils sont capables de tenir une ligne.

Cela aide à comprendre la place de certains entraînements. Dans les séances que j’évoque, l’objectif n’était pas seulement d’apprendre à se battre. Il s’agissait aussi de canaliser la peur et d’apprendre à agir collectivement. Des exercices étaient pratiqués en état de déshydratation, qui rend le corps fébrile et rétrécit le champ de vision, afin de reproduire certains symptômes physiques du stress.

Lors du camp d’été de l’Action française, les militants s’entraînaient aussi à marcher en ligne, à charger et à tenir une charge. Dans un affrontement, la pression est très forte, un groupe chargé peut paniquer et se disperser. L’entraînement vise notamment à éviter cette fuite, où à la susciter chez l’adversaire. Ils ont même un vocabulaire pour la désigner : « lapiner », c’est partir en courant comme un lapin. Les réseaux sociaux rendent donc la violence plus visible, mais aussi la défaite plus difficile à dissimuler, ce qui renforce la pression à défendre l’image du groupe.