Entretiens

Hakim Djaziri, antagoniste principal dans la saison 5 de Fauda

Rencontre avec Hakim Djaziri, incarnant l'antagoniste dans la saison 5 de Fauda

A l’occasion de la sortie de la saison 5 de la série israélienne Fauda, Hakim Djaziri, dramaturge et comédien, incarnant l’antagoniste Saeed el Hatib, revient sur la construction de son personnage, le tournage de la série dans le contexte de la guerre et la place du tha’r, cette logique de vengeance par le sang qui traverse la saison. Il évoque également son propre parcours et le rôle que l’art peut encore jouer face à la polarisation des sociétés pouvant conduire à des guerres ouvertes ou larvées.

Comment vous a-t-on proposé le rôle de Saeed ? Qu’avez-vous pensé lorsque vous avez découvert le personnage ?

Le casting était international et se déroulait notamment en Europe. Nous avons envoyé une première tape depuis chez moi pour un rôle secondaire. Ils sont ensuite revenus vers moi en me proposant de passer pour celui de l’antagoniste principal, Saeed el Hatib.

J’ai alors eu un callback, avec notamment une scène à jouer en français. À la fin de l’échange, je lui ai dit que le personnage n’avait aucun secret pour moi, que je le connaissais par cœur. Il a eu un mouvement de recul, comme s’il cherchait à comprendre ce que je voulais dire. C’était précisément ce que je cherchais : susciter sa curiosité.

J’ai ensuite appris qu’il devait venir à Marseille deux jours plus tard pour repérer des lieux de tournage. J’ai beaucoup insisté pour pouvoir le rencontrer. Il a finalement accepté de m’accorder trente minutes. Je voulais profiter de ce moment pour lui montrer Saeed, lui faire rencontrer le personnage plutôt que Hakim. Je voulais notamment lui faire comprendre cette manière qu’a Saeed d’absorber ses interlocuteurs, de prendre progressivement possession de l’espace et de la relation.

J’avais cette fenêtre de tir et je me suis dit que c’était le moment de prendre un risque. Je lui ai donc renvoyé une tape en arabe, mais en algérien. Il m’a répondu que c’était bien, mais qu’on ne comprenait rien à mon arabe dialectal. Il ne me restait alors que deux mois pour apprendre à parler le palestinien. Entre-temps, la trajectoire du personnage avait également évolué. Saeed était né en Palestine, avait grandi en Algérie, avant de venir vivre en Europe.

La préparation s’est donc organisée autour de trois axes. D’abord, l’arabe palestinien. Ensuite, l’anglais, que je ne connaissais pas du tout. Enfin, le travail physique. Je sortais d’un court métrage dans lequel je jouais un malade atteint d’un cancer et il fallait que je regagne rapidement une quinzaine de kilos.

Pour construire Saeed, je pouvais aussi m’appuyer sur une connaissance très concrète de ces profils. J’avais rencontré ces hommes en Algérie, pendant la guerre civile, mais également en France, au cours de ma propre trajectoire de radicalisation. Ce sont des hommes de pouvoir qui se pensent au sommet de la pyramide. Ils disposent de peu de connaissances théoriques et religieuses, mais ils savent exercer une forme d’emprise. Ils ont très peu d’émotions en stock et frôlent parfois la psychopathie. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils soient dépourvus de psychologie. Au contraire : leur force tient aussi à ce savant mélange de charme et de terreur.

Tout le travail consistait alors à faire exister ces différentes facettes sans multiplier les registres émotionnels. Au fond, Saeed fonctionne avec trois ou quatre émotions maximum.

Comment le tournage de cette saison a-t-il pris une dimension particulière pour les acteurs israéliens et palestiniens ?

On savait que l’on abordait un sujet extrêmement délicat. Il fallait donc trouver un équilibre. L’équipe a cherché à installer sur le plateau une atmosphère à la fois bienveillante et joyeuse, comme une manière de rééquilibrer la charge du sujet que nous étions en train de traiter.

L’équipe était composée d’Arabes musulmans et de Juifs. Pour ma part, mon expérience n’était pas directement en prise avec les tensions qui pouvaient traverser certains membres de l’équipe. Mais j’ai aussi vécu douze jours à Tel-Aviv pendant la guerre avec l’Iran. Cela m’a permis de prendre le pouls du peuple israélien et de voir une réalité qui m’a parfois surpris.

J’y ai rencontré une grande mixité et une grande tolérance. J’ai vu énormément de personnes qui voulaient simplement vivre en paix. Cette expérience entrait parfois en confrontation avec ce que l’on peut percevoir à travers les réseaux sociaux. En revenant en France, je me suis dit qu’il fallait que j’en parle.

Sur le plateau, c’était parfois presque schizophrénique. Lior, par exemple, était sur place le 7 octobre. Tout le monde en avait conscience. Il y avait donc une forme de confusion et de tension qui pouvait ressurgir pendant le tournage. Mais il y avait aussi quelque chose de très enveloppant dans la manière dont l’équipe travaillait ensemble. Si nous voyions qu’un acteur craquait pendant une scène, nous arrêtions.

Les traumatismes étaient présents des deux côtés. En effet, les victimes israéliennes étaient des deux religions. Cependant, les musulmans vivant en Israël ne le vivent pas nécessairement de la même manière que les Juifs. Ils peuvent aussi avoir leurs propres inquiétudes, notamment la peur d’être stigmatisés dans leur propre pays.

Il faut aussi garder en tête une réalité démographique : les Arabes représentent 23 % de la population en Israël. Parmi eux, 90 % sont musulmans et 10 % sont chrétiens. C’est ça, la réalité.

Comment fait-on pour jouer une fiction lorsqu’elle s’inscrit dans un événement historique et politique encore extrêmement présent ?

En n’oubliant jamais que je suis acteur et que jouer est mon travail. L’art est venu me sauver et je lui accorde aujourd’hui une place extrêmement importante. C’est aussi pour cela que je voulais que ma participation à cette série puisse être perçue comme un message de paix et d’espoir.

Je suis prêt à jouer n’importe quel rôle, à condition que l’œuvre ne soit pas outrancière, qu’elle appelle à la violence ou qu’elle serve explicitement la propagande d’un Etat ou d’un groupe. Ce n’est pas mon rôle de faire de la politique politicienne. Mon rôle, c’est de raconter une histoire et de faire mon travail d’acteur. Et cette position ne date pas de Fauda.

Je sais aussi que certaines personnes peuvent remettre en question ma légitimité à incarner ce personnage ou même mon identité. Par exemple, on m’a déjà dit que je n’étais pas un « vrai » Algérien, en raison de mon choix de travailler avec une production israélienne. Je réponds souvent à ces attaques en indiquant que j’ai représenté l’Algérie sur la scène internationale pendant des années. J’ai été pongiste de haut niveau et j’ai notamment participé aux Jeux olympiques d’Athènes en 2004. J’ai été particulièrement fier de participer à faire flotter le drapeau de l’Algérie à l’international, dans un contexte de compétition sportive. Mon histoire parle ainsi pour elle-même.

On finit parfois par vous montrer les deux côtés de la balance. Il y a aussi une forme d’indignation à deux vitesses. Certains génocides qui concernent des populations musulmanes ne suscitent pas la même indignation. Cela joue forcément sur nos sensibilités. Mais il faut aussi se demander si les combats que nous menons sont réellement cohérents.

Le concept de tha’r, généralement associé à une logique de vengeance ou de réparation, semble occuper une place importante dans la narration de la saison 5 de Fauda. Que dit cette notion, selon vous, des mécanismes par lesquels un traumatisme ou une violence subie peut se transformer en volonté de vengeance, chez des individus comme chez des groupes engagés dans la guerre ?

Pour moi, le tha’r est vraiment la thématique centrale de cette saison. C’est un niveau au-dessus de la simple vengeance. C’est une vengeance par le sang. Et Fauda tire cette logique jusqu’au bout pour montrer où elle mène. D’ailleurs, les créateurs hésitaient à appeler cette saison « Fauda Tha’r », en accolant ces deux notions, à savoir « le chaos » et la « vengeance ».

Ce qui est intéressant, c’est que la série ne cherche pas simplement à montrer la vengeance comme une réaction à un traumatisme. Elle interroge ce processus et pose finalement une question très simple : est-ce que la revanche va réellement nous permettre de sortir de cette impasse ?

La réponse, pour moi, est très claire à la fin de la saison. Le cycle est sans fin. Même lorsqu’ils tuent leurs ennemis, il n’y a aucune véritable joie. Il reste quelque chose de lourd, de répétitif, comme si chacun était condamné à reproduire ce que l’autre vient de lui faire subir.

On le voit aussi avec le personnage d’Eli. Depuis le début de la série, c’est l’un des seuls personnages qui cherche à sortir de cette unité. Il essaie de s’en éloigner, mais il y revient systématiquement, comme s’il était devenu dépendant de cette vie, presque dopé à cette violence. Il y a quelque chose d’addictif dans ce cycle et même ceux qui veulent en sortir finissent par y être ramenés.

C’est aussi ce qui explique l’état dans lequel on retrouve Doron à la fin. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il comprend qu’il est complètement prisonnier de ce cycle. La série montre ainsi que la vengeance ne détruit pas seulement ceux qui en sont les victimes : elle finit aussi par détruire ceux qui la poursuivent.

La fin avec le personnage de Sagi me paraît particulièrement forte. Le fait de ramener ce personnage et de le retrouver dans le dernier plan, lorsqu’il pose une pierre sur la tombe, donne une autre dimension à tout ce qui vient de se passer. Après toute cette violence, il ne reste finalement que les morts, les tombes et la mémoire de ceux qui ont disparu. La frontière avec le réel est d’ailleurs troublante car l’acteur incarnant Sagi a été lui-même grièvement blessé lors de sa mobilisation en tant que réserviste. C’est pour cette raison qu’il n’a pas pu être dans le casting de la saison 5.

Ainsi, la réponse de Fauda est donc très claire. Si l’on veut réellement parvenir à la paix, il faut interrompre ce cycle de revanche. Il y a trop de vies humaines détruites pour que la vengeance puisse constituer une véritable issue.

Je trouve que c’est justement toute l’intelligence de la série. Elle ne s’arrête pas à la représentation de la violence. Elle montre ses conséquences et le prix humain qu’elle finit par produire. Les deux personnages qui sont à l’origine de cette vengeance sont eux-mêmes tués. Et l’attentat final provoque encore de très nombreuses victimes, notamment parmi les forces de l’ordre. À la fin, le bilan humain devient incalculable.

C’est pour cela que je salue complètement le message final de Fauda. La série montre que la vengeance ne permet pas de sortir de la violence. Au contraire, elle l’alimente et la transmet. Tant que le cycle continue, il y aura toujours quelqu’un pour reprendre le flambeau.

Que permet l’art, et plus particulièrement la fiction, pour proposer une lecture de faits réels que ne permettent pas nécessairement les discours politiques, médiatiques ou institutionnels ? Et peut-on réellement dépolitiser une œuvre qui représente un conflit aussi chargé politiquement ?

L’art permet parfois de faire quelque chose que les discours politiques ou médiatiques ne permettent pas. Il ne s’agit pas forcément de proposer une grille de lecture, mais aussi parfois d’exorciser quelque chose. Quand un peuple traverse un traumatisme aussi profond, il faut bien qu’il puisse en parler, qu’il puisse le raconter et essayer de le mettre en scène.

Je trouve donc difficile de reprocher moralement aux créateurs de Fauda d’avoir voulu raconter ce qu’ils racontent. Ils savaient parfaitement la situation dans laquelle la série allait être diffusée. Ils savaient aussi qu’ils pouvaient se mettre à dos énormément de gens. Cette position n’était pas facile à tenir.

C’est pour cela que la réception de la saison m’a beaucoup touché. Ce qui fait aussi la marque de fabrique de Fauda, c’est cette volonté de s’intéresser à l’humain et, dans une certaine mesure, d’humaniser les différents personnages. La série pose très clairement une distinction entre les Palestiniens et les terroristes, entre une population qui subit directement cette situation et ceux qui portent une idéologie violente.

Mon personnage est palestinien. Il est né en Palestine, mais il est parti alors qu’il était encore adolescent. Il a grandi en Algérie avant de partir en Europe. Il est profondément imprégné de culture occidentale et n’a plus grand-chose à voir avec la réalité quotidienne de la Palestine. Les personnes qui gravitent autour de lui et qui le recrutent sont d’ailleurs davantage des Européens venus d’horizons différents, avec cette ferveur pro-palestinienne qui peut parfois conduire certains à embrasser le terrorisme. Ce n’est pas une réalité nouvelle : on a notamment vu des Français partir en Syrie pour rejoindre des groupes terroristes.

Les autres personnages palestiniens sont, eux, présentés comme des combattants de la Nukhba, ceux qui sont intervenus le 7 octobre. Il y a donc une distinction qui me paraît importante. On peut regretter que la saison ne parle pas davantage des Palestiniens pris en otage par cette situation, mais on ne peut pas dire pour autant que Fauda présente les Palestiniens comme les méchants. Ce n’est pas vrai.

Et finalement, toute cette réflexion rejoint la question de la vengeance et du tha’r. La série va jusqu’au bout de cette logique pour montrer où elle conduit. C’est aussi pour cela que je trouve sa conclusion intéressante : si l’on veut réellement sortir de cette situation, il faut parvenir à interrompre le cycle de la revanche.

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai accepté de participer à cette production. Dès le début, certaines personnes m’ont contacté pour me dire que j’étais fou de collaborer avec une production israélienne. Je leur ai demandé de me donner une seule bonne raison de ne pas y aller. Une seule.

J’avais toutes les garanties artistiques et humaines pour accepter. Je me serais posé exactement la même question avec une production d’un autre pays. Si le projet est viable, si les conditions sont réunies, pourquoi faudrait-il faire une différence uniquement parce qu’il s’agit d’une production israélienne ?

Si j’avais refusé uniquement à cause de cela, j’aurais eu le sentiment de céder à la peur. Or je voulais rester cohérent avec ce que je défends. Je ne voulais pas que mes choix artistiques soient dictés par la peur, la pression ou la terreur.

Pour moi, c’est aussi le rôle de nos métiers. Celui de créer des espaces dans lesquels nous pouvons continuer à nous rencontrer malgré nos différences culturelles, ethniques, religieuses ou sociales. L’art, comme le sport, peut encore être un espace rassembleur. Ce sont des endroits où l’on peut retrouver quelque chose qui est en train de se perdre, à savoir notre appartenance à un socle commun, notre humanité.

C’est pour cela que je considère ces espaces comme essentiels. Si nous ne sommes plus capables de les préserver comme des espaces de liberté, il devient très difficile d’imaginer un monde meilleur pour les générations qui viennent. Je suis père de famille et, dans toutes mes décisions, il y a toujours cette question : qu’est-ce que je peux faire pour laisser à ma fille quelque chose qui ressemble à un héritage ?

Pour moi, c’est aussi une manière de résister. Continuer, par l’art, par le sport, par ces espaces qui nous rassemblent, à préserver un semblant d’humanité et à empêcher que cette fièvre nous gagne tous.