Entretien avec Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.
Alors que nous allons commémorer les vingt-cinq ans des attentats du 11 septembre 2001, il convient de s’interroger sur l’évolution du terrorisme, notamment djihadiste. La chute du califat territorial de Daech, la persistance d’Al-Qaïda et de ses affiliés, ainsi que le déplacement d’une partie du centre de gravité de la violence djihadiste vers l’Afrique ont contribué à reconfigurer la menace, sans faire disparaître l’idéologie qui la sous-tend. Spécialiste du terrorisme, Marc Hecker, qui a récemment publié Daech au pays des merveilles, aux éditions Spinelle, observe ces transformations depuis plus de vingt ans. Dans cet entretien, il revient sur l’évolution de la menace djihadiste, les stratégies de polarisation auxquelles elle peut contribuer, les recompositions idéologiques et territoriales actuelles, ainsi que sur les difficultés auxquelles se heurtent chercheurs et pouvoirs publics pour anticiper ses évolutions. Il interroge également les limites de l’expertise disponible, la nécessité de maintenir des capacités d’analyse sur des théâtres aujourd’hui moins accessibles et l’importance d’identifier les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des surprises stratégiques.
Pouvez-vous présenter votre parcours et expliquer votre intérêt pour la question du terrorisme, notamment djihadiste ?
Je m’intéresse depuis longtemps aux questions liées à la politique internationale, aux conflits et à la violence politique. Je ne saurais pas précisément dire d’où vient cet intérêt, mais déjà au collège et au lycée, je m’intéressais à ces sujets et j’avais envie de faire des études dans ce domaine. Après le baccalauréat, j’ai donc intégré l’IEP de Strasbourg, en section relations internationales.
Un événement a ensuite joué un rôle important dans mon orientation plus spécifique vers le jihadisme, à savoir les attentats du 11 septembre 2001. À l’époque, j’étais étudiant en sciences politiques et je me trouvais en Erasmus à Trinity College, à Dublin. Je me souviens précisément de ce moment et, notamment, d’avoir vu les images des attentats tourner en boucle dans un magasin de télévisions. J’avais alors le pressentiment que cet événement allait être majeur pour le début du XXIe siècle et qu’il était susceptible de redéfinir les priorités politiques et stratégiques de nombreux pays.
Je n’ai cependant pas eu immédiatement l’occasion de travailler sur le jihadisme dans mes travaux universitaires. Mon mémoire de fin d’IEP portait sur la presse française pendant la première guerre du Golfe. J’ai ensuite consacré mon mémoire de DEA aux associations qui défendent les intérêts israéliens en France, avant de prolonger ce travail par une thèse de doctorat consacrée à l’importation du conflit israélo-palestinien en France. J’ai soutenu cette thèse en 2010 et le livre qui en est issu, Intifada française ?, est paru en 2012.
A l’issue de mon DEA, j’ai intégré l’Institut français des relations internationales (Ifri), d’abord comme stagiaire, puis dans le cadre d’une convention CIFRE. J’étais alors doctorant à l’université Paris 1, au Centre de recherche politique de la Sorbonne, et l’Ifri constituait ma structure professionnelle d’accueil. À l’époque, l’Ifri cherchait quelqu’un pour travailler à temps plein sur le terrorisme.
Le contexte me paraît intéressant à rappeler : fin 2004, à l’Ifri, personne ne travaillait à temps plein sur le terrorisme. Le sujet était suivi, notamment par Dominique David, alors directeur du Centre des études de sécurité, qui avait lui-même travaillé sur les conséquences des attentats du 11 septembre, mais ses fonctions de direction ne lui permettaient pas de s’y consacrer à temps plein. La période est aussi significative puisqu’elle se situe après les attentats de Madrid et avant ceux de Londres. On commençait à voir la menace jihadiste arriver en Europe et l’Ifri a décidé d’investir davantage sur cette question et de faire monter en compétence des chercheurs.
J’ai alors été amené à travailler sur différents aspects du jihadisme. Au départ, il s’agissait surtout d’étudier Al-Qaida et son évolution, notamment à travers les théâtres extérieurs, alors que les guerres en Afghanistan et en Irak étaient en cours. Je me suis ensuite intéressé plus spécifiquement aux menaces concernant la France, notamment avec le développement des filières syriennes à partir de 2011-2012, puis avec les attentats qui ont frappé le territoire national.
L’Ifri m’a donné environ un an pour me former sur ces questions. Je me suis donc attelé à lire énormément, réaliser des entretiens, échanger avec des professionnels, etc. J’ai ensuite travaillé sur différents contrats de recherche pour des ministères, d’abord sur la gestion de crise terroriste, puis sur la communication des groupes terroristes. Cela a notamment donné lieu à des travaux sur la communication et la guerre informationnelle, puis sur l’utilisation d’Internet par les groupes terroristes. On peut par exemple citer le livre War 2.0. Irregular Warfare in the Information, co-écrit avec Thomas Rid.
J’ai également travaillé sur les procès et les profils des personnes impliquées dans les affaires de terrorisme, notamment à travers une étude intitulée « 137 nuances de terrorisme ». J’ai ensuite évalué le programme PAIRS, ce qui a donné lieu à la publication de « Djihadistes un jour, djihadistes toujours ? Un programme de déradicalisation vu de l’intérieur ».
En parallèle, j’ai travaillé avec mon collègue Élie Tenenbaum sur un long travail de recherche qui a donné naissance au livre La Guerre de vingt ans : djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle. J’ai également travaillé sur les femmes djihadistes dans le cadre d’un projet international dirigé par l’International Center for Counter-Terrorism, ce qui a donné lieu à un ouvrage collectif, Female Jihadis Facing Justice, dans lequel j’ai écrit le chapitre consacré à la France, à partir notamment de jugements concernant environ 90 femmes impliquées dans des affaires de terrorisme.
Plus récemment, j’ai aussi continué à travailler sur ces questions dans un cadre personnel avec Daech au pays des merveilles, un projet d’écriture romanesque et donc différent de mes travaux de recherche.
Parallèlement à ce parcours de recherche, j’ai progressivement occupé d’autres fonctions à l’Ifri. J’ai été directeur des publications à partir de 2015, puis directeur de la recherche et de la valorisation en 2020, avant de devenir directeur adjoint et aujourd’hui directeur exécutif. Ces responsabilités me laissent évidemment moins de temps pour faire de la recherche sur le terrorisme. J’essaie néanmoins de continuer à lire sur ce sujet et à rencontrer des acteurs de terrain, car je pense qu’il demeure important.
En quoi la société française a-t-elle fait preuve de résilience face à la stratégie des « mille entailles » des groupes djihadistes ? Qu’est-ce qui, selon vous, a empêché la spirale de polarisation que vous imaginez dans le roman de se produire à cette échelle ?
C’est une question très difficile, parce qu’elle porte sur quelque chose qui ne s’est pas produit. On est donc dans le contrefactuel. Il est impossible de démontrer pourquoi un phénomène aussi complexe ne s’est pas passé. On est dans le domaine de l’hypothèse, avec des hypothèses qui ne sont pas toujours faciles à vérifier.
Il faut d’abord rappeler ce que recouvre la stratégie des « mille entailles ». L’idée est que ce n’est pas nécessairement par de très gros attentats qu’une organisation terroriste va réussir à mettre une société à genoux, voire à battre son adversaire. Ces organisations n’ont pas forcément les moyens d’organiser des séries d’attentats de grande ampleur qui feraient peser le rapport de force brut en leur faveur. Mais cela ne signifie pas qu’elles ne disposent pas de stratégies leur permettant de faire très mal à leur adversaire, voire de le faire plier.
La stratégie des « mille entailles » consiste précisément à multiplier les petites attaques, relativement simples à organiser et à mettre en œuvre, par exemple des attaques à l’arme blanche ou au véhicule-bélier. L’idée est qu’en les multipliant, on crée des entailles sur le corps social, qui va progressivement saigner et finir par se vider de son sang. Une autre manière de présenter les choses est de dire que ces attaques répétées peuvent créer de très fortes tensions dans la société, qui va progressivement se polariser jusqu’à l’implosion.
L’idée sous-jacente est aussi que, face au terrorisme, il peut y avoir des phénomènes de surréaction alimentant – volontairement ou involontairement – les dynamiques de violence. Ces surréactions peuvent venir des autorités elles-mêmes, qui peuvent adopter des postures politiques et des modalités de réaction indiscriminées visant une communauté particulière. Mais elles peuvent aussi venir d’une partie de la société civile, qui pourrait considérer que les autorités ne réagissent pas assez ou réagissent mal, et décider elle-même de prendre les armes pour éliminer l’adversaire.
Cette seconde logique a notamment été théorisée par l’ultradroite. Dans Guerre civile raciale, un livre nourri par la théorie du « grand remplacement », Guillaume Faye développe cette idée de ne pas laisser passer la menace djihadiste et de réagir tant que le rapport de force laisse une chance de l’emporter face à l’adversaire. Le risque d’attentats voire d’une forme d’implosion liés à la montée de l’ultradroite était donc bien présent, même s’il faudrait évidemment faire une évaluation précise de ce risque.
Pour répondre à la question de savoir pourquoi cette implosion ne s’est pas produite à cette échelle, je pense que les autorités publiques étaient conscientes des dérives possibles et ont fait preuve d’une certaine prudence. On peut notamment le voir dans les discours politiques insistant sur la nécessité d’éviter les amalgames : à plusieurs reprises, des responsables ont rappelé qu’il fallait combattre les djihadistes, mais qu’il ne fallait pas confondre djihadistes et musulmans.
Les autorités ont également mis en place, parallèlement aux politiques répressives, des politiques de prévention de la radicalisation. Tout un écosystème s’est développé, avec une architecture administrative déployée sur le territoire pour tenter de détecter et d’intervenir. Selon les situations, ces interventions pouvaient être sécuritaires, mais aussi sociales, éducatives ou psychologiques, avec l’implication d’associations.
L’aspect sécuritaire reste évidemment important. Il y a eu de très nombreuses arrestations et des procès. Sur l’ultradroite, les évaluations habituellement données par les autorités évoquent une quinzaine d’attentats déjoués depuis une douzaine d’années environ. Certains étaient clairement pensés en réaction aux attentats du 13 novembre 2015, les protagonistes l’ayant eux-mêmes exprimé lors des procès.
Tous ces éléments doivent être pris en compte pour expliquer cette forme de résilience. Mais il faut aussi regarder du côté de la société civile. Il y a eu, localement, des acteurs associatifs qui ont essayé d’éviter ces spirales de violence et de désamorcer les tensions. J’ai moi-même été invité à Saint-Étienne par une association locale pour présenter mes recherches dans un quartier. Cette association avait organisé différentes initiatives autour de la culture, de la littérature et même de l’humour, avec l’objectif de créer de la cohésion sociale.
Je serais évidemment incapable de dire, au niveau macro, à l’échelle de la France, dans quelle mesure la multiplication de ces initiatives locales a pu jouer dans la résilience. Mais je pense qu’il faut malgré tout les mentionner.
Qu’est-ce que la fiction permet de dire et de raconter sur le phénomène djihadiste que la recherche ne permet pas ?
Je mettrais en avant trois points, même s’il y en aurait sans doute d’autres qui pourraient être évoqués.
Le premier, c’est que le chercheur en sciences humaines et sociales, face au djihadisme et en particulier au phénomène de la radicalisation, se heurte à une forme de plafond de verre. Il ne peut pas savoir ce qui se passe dans la tête des gens. Évidemment, on peut discuter avec les personnes, les écouter lors de leur procès, faire des entretiens, etc. Mais on peut aussi nous mentir ou omettre de dire certaines choses.
Dans une précédente étude, celle sur PAIRS, j’avais interviewé différentes personnes, notamment en détention. Un surveillant de prison m’avait alors dit : « On ne peut pas perquisitionner un cerveau. » Cette expression m’a vraiment marqué parce qu’elle est juste. En prison, on peut fouiller les cellules, mais on ne peut pas fouiller ce qu’il y a dans la tête des gens. Aucun chercheur ne peut le faire. Aucun professionnel ne le peut véritablement non plus. Les psychiatres et psychologues ont de nombreux entretiens et essaient d’en savoir davantage, mais aucun ne prétend savoir à 100 % ce qui se passe dans la tête d’un patient.
Le roman permet, lui, d’aller dans la tête des personnages et d’essayer d’imaginer quelles sont leurs motivations. Je ne l’ai peut-être pas suffisamment poussé dans Daech au pays des merveilles.
Le deuxième aspect, c’est que le roman permet de dévoiler un peu l’envers du décor, ce qu’on ne va pas forcément dire dans une recherche. Un des protagonistes du roman est un universitaire qui travaille sur le djihadisme et qui se retrouve noyé sous les demandes de la presse. Il est sans cesse appelé par des journalistes.
Il y a là une part de vécu. Ce n’est pas du tout un roman autobiographique, mais il y a quand même des éléments inspirés de mon expérience personnelle. Le tsunami médiatique qui se produit lorsqu’il y a un attentat est quelque chose d’assez impressionnant. Quand les attentats de 2015-2016 ont eu lieu, cela faisait déjà une bonne dizaine d’années que je travaillais sur ces sujets et j’étais donc déjà identifié.
Au sommet de la vague d’attentats, j’ai reçu jusqu’à une cinquantaine de sollicitations par jour. On n’arrive plus à travailler dans ces conditions. J’ai eu la chance que l’Ifri me laisse totalement libre dans la manière de gérer cela, et je n’ai accepté qu’une toute petite partie des entretiens.
Ma ligne était d’intervenir lorsque j’avais quelque chose à dire et lorsque le support permettait de le dire. Parce que très souvent, les journalistes appelaient juste après qu’une attaque venait de se produire. Or ce n’est pas là que se situe la plus-value d’un chercheur. En effet, on n’a pas d’information précise sur la personne qui vient de commettre l’attaque. La plus-value du chercheur, c’est plutôt de mettre en perspective, de rappeler l’histoire d’une mouvance djihadiste, la manière dont les tendances ont évolué, etc.
Dans cet afflux médiatique, les chaînes d’information en continu ont joué un grand rôle, avec parfois des situations assez surprenantes. On pouvait refuser une interview pour une tranche horaire et être rappelé deux heures plus tard par d’autres collègues qui n’étaient pas au courant du refus, puis être appelé par la version anglophone de la même chaîne. C’est comme cela qu’on pouvait arriver à des dizaines de sollicitations dans une journée.
Je pense qu’il est vraiment important que les journalistes, notamment dans leur formation, continuent aujourd’hui à travailler sur la question du terrorisme et à réfléchir à la déontologie et aux pratiques liées à sa couverture. Il y a eu de vrais abus, y compris en France. Par exemple, en janvier 2015, les forces de l’ordre n’arrivaient pas à joindre le téléphone fixe de l’imprimerie où étaient retranchés les frères Kouachi, parce que les lignes étaient saturées par les appels de journalistes. Il y a aussi eu l’épisode de l’interview de Coulibaly pendant la prise d’otages de l’Hyper Cacher, interview diffusée en léger différé sur BFMTV. Ce sont des choses qui posent vraiment question.
Il ne s’agit évidemment pas de dire que les journalistes doivent s’autocensurer ou qu’il faut instaurer un blackout. Nous sommes dans une société démocratique et libérale et il ne s’agit évidemment de le remettre en question. Mais je pense qu’il faut une réflexion poussée et un échange entre journalistes, chercheurs et autorités publiques pour essayer de réfléchir aux bonnes pratiques liées à ce sujet, sachant que les groupes djihadistes cherchent évidemment une caisse de résonance maximale.
Le troisième aspect, c’est que le roman permet aussi de glisser des touches d’humour, ce qu’on ne fait jamais, ou presque jamais, dans la recherche. C’est important parce que cela fait partie de la vie, même dans les situations les plus tragiques. L’humour peut aussi être un mécanisme d’autodéfense pour les acteurs qui interviennent sur une scène de crime ou une scène d’attentat, mais aussi pour les victimes elles-mêmes. Il peut participer à la résilience et à la reconstruction.
Comment la France peut-elle encore faire nation dans une société soumise à des forces de polarisation aussi puissantes ? Comment éviter l’hubris et la némésis qui en découlerait ?
Dans le contexte français, j’emploierais plutôt le terme de « sur-réaction ». Il faut distinguer la sur-réaction des autorités de celle d’une partie de la société civile.
Le terme d’hubris, que nous avions utilisé avec Élie Tenenbaum dans La Guerre de 20 ans, s’inscrivait dans un contexte assez différent. Il renvoyait principalement à la posture américaine après le 11-Septembre. L’idée, notamment chez les néoconservateurs de l’époque, était qu’il fallait s’attaquer aux racines du terrorisme comme la corruption, la mauvaise gouvernance, l’autoritarisme, la pauvreté, etc. Cela s’était traduit par une volonté de remodeler le Grand Moyen-Orient et d’imposer la démocratie par la force.
C’est là que nous avions utilisé la métaphore de la tragédie grecque, avec l’hubris qui conduit à la némésis. Les États-Unis se sont retrouvés engagés dans des guerres longues et meurtrières, sans parvenir à démocratiser la région comme ils l’avaient espéré. En Afghanistan, cela s’est notamment terminé en 2021 par le retour des talibans au pouvoir. En Irak, la situation paraissait relativement stabilisée à la fin de la première décennie du XXIe siècle, mais quelques années plus tard, Daech faisait régner la terreur. C’est dans ce cadre que nous avions employé cette notion d’hubris et de némésis, en filant la métaphore de la tragédie grecque dans la structure même du livre.
Pour la France, je préfère donc parler de sur-réaction. Du côté des autorités, il est plus facile d’éviter celle-ci lorsqu’on évolue dans un paysage politique relativement stable, avec des majorités claires. Par ailleurs, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Etat, il existe des structures ou des organismes dont le métier est de produire une analyse froide, précise et objective.
Au sein de l’État, ce rôle revient notamment aux services de renseignement. Encore faut-il que les responsables politiques les écoutent, les prennent au sérieux et évitent de politiser le renseignement. À l’étranger, l’administration Trump pourrait constituer, à cet égard, un contre-exemple. Elle n’a probablement pas suffisamment écouté les professionnels avant d’engager certaines décisions, notamment la guerre en Iran de 2026.
Il existe aussi des structures extérieures, notamment dans le monde académique ou les think tanks, qui cherchent à comprendre ce qui se passe et à produire des analyses de la menace aussi précises et objectives que possible. Elles peuvent évidemment se tromper car l’analyse n’est pas une science exacte et il existe toujours des surprises stratégiques, des choses que l’on ne voit pas. Mais elles doivent se garder de tout prisme idéologique qui vienne teinter leur analyse.
Cela devrait permettre, ou au moins contribuer à, éviter certaines formes de sur-réaction. C’est évidemment difficile, parce qu’il faut produire des analyses précises et objectives dans un contexte où l’on ne dispose jamais d’une connaissance parfaite de la situation.
On peut d’ailleurs observer, au cours des dix dernières années, des efforts de rapprochement entre les services de renseignement et le monde de la recherche. Différents services, intérieurs comme extérieurs, ont davantage cherché à échanger avec les chercheurs, dans les limites évidemment liées à la classification et aux habilitations, et chacun restant dans son rôle.
Les deux mondes disposent par ailleurs de moyens très différents. Les services ont des moyens humains et techniques dont les chercheurs ne disposent pas. Les méthodologies et les finalités sont différentes, ce qui rend justement intéressant le croisement des regards.
Quels sont aujourd’hui les nouveaux bréviaires idéologiques du djihadisme ? Comment cette idéologie s’est-elle transformée depuis la période du califat territorial ?
Je pense que certains bréviaires qui ont une vingtaine d’années restent encore influents. Je le dis avec prudence, parce qu’aujourd’hui je ne suis plus suffisamment au quotidien ces sujets. Il faudrait, sur ce point, demander à des spécialistes qui suivent encore ces réseaux de très près et scrutent les nouvelles productions doctrinales.
Parmi les textes relativement anciens qui demeurent importants, je citerais notamment « L’Appel à la résistance islamique mondiale » d’Abou Moussab al-Souri, ainsi que « Le Management de la barbarie » d’Abou Bakr al-Naji.
Chez al-Souri, l’un des éléments fondamentaux est la décentralisation du djihad, jusqu’à pouvoir parvenir à des cellules individuelles. Lorsque l’on observe aujourd’hui certaines formes de terrorisme d’inspiration djihadiste, il peut être tentant d’y voir la mise en application de cette théorie. Il faut toutefois être prudent avec ce raisonnement car al-Souri n’avait pas anticipé la manière dont sa pensée allait pouvoir être appliquée à l’ère numérique. Les réseaux sociaux et, plus largement, les évolutions technologiques, ont permis de concrétiser cette logique de décentralisation du djihad et de terrorisme d’inspiration.
Chez al-Naji, la logique est différente. Elle repose notamment sur l’idée que la violence débridée peut être préférable à l’ordre « apostat » en place et qu’elle permettrait de déstabiliser cet ordre jusqu’à provoquer sa chute. Les populations, épuisées par cette violence, seraient alors davantage susceptibles d’accepter l’instauration d’une norme présentée comme islamiquement pure, fondée sur l’application stricte de la charia. Cette vision est certes très brutale, mais elle a le mérite d'une certaine clarté dans la définition des normes et dans leur application, par opposition à ce qui est présenté comme la corruption des tribunaux du pouvoir en place.
Depuis la période du califat territorial de Daech, je retiens ensuite deux évolutions importantes.
La première est la fracture entre Al-Qaida et Daech, qui a donné lieu à d’importants débats théologico-politiques. Le penseur d’origine palestinienne Abou Mohammed al-Maqdisi, souvent présenté comme l’un des mentors d’Abou Moussab al-Zarqaoui, a ainsi publié des textes argumentés contre Daech, notamment pour contester les conditions dans lesquelles le groupe avait proclamé le califat.
La deuxième évolution est liée à l’ultra-takfirisme d’une partie de Daech, notamment au courant que l’on a qualifié d’« hazimiste ». Celui-ci remet en cause l’« excuse d’ignorance » : le fait de ne pas connaître les normes islamiques parce que l’on a grandi et été éduqué dans un autre système ne constitue pas, pour ces militants, une excuse. Cela permet notamment de justifier certaines exécutions.
On observe également une forme de « takfir en cascade ». Ainsi, quelqu’un qui ne pratique pas lui-même suffisamment le takfir peut être considéré comme apostat à son tour. Ce courant a ainsi contribué à créer de très fortes divisions internes au sein de Daech, jusqu’à considérer certains de ses principaux dirigeants comme des apostats.
À cela, Daech a opposé une réponse idéologique portée notamment par Turki al-Binali, l’un de ses principaux idéologues, tué en 2017. Il qualifiait ces militants d’« exagérateurs » et considérait qu’ils devaient eux-mêmes être excommuniés.
Il y a donc eu, pendant la période du califat, des oppositions idéologiques importantes, qui ont notamment nourri des discussions très fortes en ligne.
Depuis, je suis plus prudent sur l’évolution de ces doctrines. Il y a peut-être un renouvellement idéologique, mais je ne le vois pas clairement.
Comment le djihadisme se reconfigure-t-il aujourd’hui, et quel rôle les théâtres sahéliens ou asiatiques peuvent-ils jouer dans cette recomposition ?
Pour suivre ces évolutions, il est utile de lire les rapports publiés deux fois par an par le comité onusien chargé du suivi des sanctions à l’égard de Daech et al-Qaïda. Le rapport le plus récent est sorti en août 2026.
L’une des grandes évolutions de ces dernières années est le déplacement vers le sud du centre de gravité de la mouvance djihadiste, avec une présence particulièrement importante en Afrique.
Le théâtre sahélien est évidemment à suivre de très près. Les développements sont très inquiétants et les spirales de violence n’ont pas été enrayées. La fin de l’opération Barkhane n’a rien changé à cette dynamique ; on a plutôt assisté à une accélération des violences.
On y retrouve notamment le JNIM, lié à Al-Qaïda, qui a multiplié les opérations, parfois très audacieuses et de grande ampleur. L’un des développements importants de la période récente est son rapprochement avec des militants de l’Azawad, dans le nord du Mali. Cela a permis au groupe de conduire des opérations particulièrement meurtrières contre l’armée malienne, ainsi que des actions de grande ampleur, notamment autour de Bamako (imposition d’un blocus, attaque contre l’aéroport, opération contre le camp de Kati qui a coûté la vie au ministre de la Défense, etc). Ces développements posent la question, à terme, de la capacité de ces groupes à peser directement sur la trajectoire politique du pays et, éventuellement, à imposer leurs normes.
L’autre grand acteur dans la région est l’État islamique au Sahel. Le rapport de l’ONU fait état d’un nombre très important d’attaques au cours du premier semestre, avec notamment une opération spectaculaire contre l’aéroport de Niamey. On observe aussi des liens avec le deuxième grand front africain, celui du bassin du lac Tchad, où l’on retrouve notamment l’ISWAP ainsi que d’autres factions issues de Boko Haram. Là aussi, la spirale de violence est impressionnante, avec beaucoup d’enlèvements contre rançon, tandis que les États semblent parfois dépassés.
Il y a malgré tout régulièrement des réussites tactiques en matière de contre-terrorisme. Au Nigeria, par exemple, la coopération avec les États-Unis a permis des opérations qui ont conduit à la mort en mai 2026 d’un cadre important de l’État islamique, Abu Bakr al-Mainuki. Mais ces succès ponctuels ne signifient pas que les dynamiques de violence sont enrayées.
Il faut également regarder l’Afrique de l’Est. L’État islamique y est présent, notamment au Puntland, et il y a eu des opérations de contre-terrorisme avec une implication américaine. Mais le principal acteur djihadiste de la région reste Al-Shabaab, lié à Al-Qaïda, qui dispose de milliers de combattants et de moyens beaucoup plus importants.
Pour le moment, on n’observe pas de « terrorisme projeté » des théâtres africain jusqu’à l’Europe, mais la vigilance est évidemment de mise.
Le rapport des Nations unies mentionne par ailleurs des liens assez surprenants entre Al-Shabaab et les Houthis au Yémen. Ce sont des coopérations qui ne vont pas forcément de soi sur le plan idéologique, mais qui peuvent relever de logiques pragmatiques. Et au Yémen, il faut évidemment continuer à suivre Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, qui est toujours considérée comme la branche d’Al-Qaïda la plus désireuse de commettre des attentats contre les pays occidentaux. Le groupe continue notamment à appeler à des attaques individuelles ou de plus grande ampleur.
Autre théâtre historique qu’il faut continuer à suivre de près : la zone Afghanistan-Pakistan. L’État islamique au Khorassan a réussi à conduire des opérations extérieures, notamment en Russie et en Iran en 2024. Le groupe a depuis été en partie entravé, notamment dans sa capacité à conduire des actions en Europe. Des opérations d’entrave ont également visé ses réseaux financiers, notamment en Turquie. Il reste néanmoins présent et fort de quelques milliers de partisans. L’État islamique au Khorassan a également réussi à commettre des attentats en Afghanistan même, notamment à Kaboul. L’un d’eux, en janvier 2026, a visé un restaurant fréquenté par des ressortissants chinois, ce qui est intéressant à observer compte tenu de la présence croissante de la Chine dans la région.
Il faut aussi suivre les talibans pakistanais, le TTP, qui conduisent depuis l’Afghanistan de nombreuses attaques au Pakistan. La situation entre les deux pays est extrêmement volatile et a conduit à une dynamique qui s’apparente désormais à une véritable confrontation ouverte.
S’agissant des combattants occidentaux, il n’y a pas aujourd’hui de mouvement massif vers une zone particulière. Il y a eu quelques arrestations de personnes qui souhaitaient partir vers l’Afghanistan, la Syrie ou l’Afrique. Cela existe donc toujours, mais à une échelle très différente de celle que l’on pouvait observer autour de 2012, 2013 ou 2014.
On est aujourd’hui dans une ère différente. L’idéologie est toujours là, il y a toujours des volontaires et il faut donc continuer à suivre le phénomène. Mais il n’y a plus cette mobilisation massive et visible. Les personnes qui ne sont pas arrêtées font, pour le moment, profil bas et ne s’affichent plus dans des vidéos de propagande comme cela pouvait être le cas auparavant.
C’est aussi pour cela qu’il faut regarder les signaux faibles. J’ai vu récemment, dans des sources ouvertes, le cas d’un ressortissant britannique qui voulait partir en Somalie et dont les échanges avec des recruteurs auraient été facilités par l’intelligence artificielle, avec notamment l’utilisation d’un chatbot pour pousser les recrues potentielles dans leurs retranchements et évaluer leur sérieux ou les risques d’infiltration. Je le cite avec beaucoup de prudence, parce que je n’ai pas pu vérifier cette information, mais c’est typiquement le genre de signal qu’il faut continuer à observer, car les djihadistes ont été, au cours des trente dernières années, prompts à s’adapter aux évolutions technologiques. Le rapport de l’ONU note d’ailleurs que même dans les coins les plus reculés d’Afrique, des djihadistes utilisent des drones, des communications satellitaires ou encore des cryptomonnaies.
Enfin, il ne faut pas oublier la Syrie à cette recomposition. C’est un théâtre qui est en train de s’ouvrir à nouveau pour les chercheurs et qui doit évidemment être suivi compte tenu des évolutions politiques survenues depuis la chute du régime de Bashar el-Assad et de leurs conséquences, notamment sur la situation des camps de prisonniers dans le nord-est du pays.
Votre travail sur les femmes djihadistes, notamment à partir de l’étude des procès, vous a-t-il conduit à reconsidérer la manière dont on appréhende leur rôle dans le phénomène djihadiste ?
En 2024, j’ai coécrit un article pour la revue Esprit intitulé « Les femmes sont-elles des djihadistes comme les autres ? », dans le prolongement de l’étude d’ICCT mentionnée au début de notre entretien. L’administration pénitentiaire m’avait permis de réaliser des entretiens avec des femmes incarcérées dans un quartier de prise en charge de la radicalisation. Quant au PNAT, il m’avait transmis l’ensemble des jugements concernant les femmes suivies dans le cadre post-sentenciel. Cela représentait environ 90 femmes.
Il y avait dans cet ensemble des femmes qui avaient été arrêtées avant de partir sur une terre de djihad, certaines qui étaient revenues de Syrie, et d’autres qui avaient été impliquées dans des projets d’attentat en France. Dans cette dernière catégorie, le cas le plus connu est évidemment celui de l’attentat manqué aux bonbonnes de gaz près de la cathédrale Notre-Dame, mais il y en avait d’autres.
Un des points importants qui ressortait de ce travail, c’est que le prisme de la violence n’est peut-être pas toujours le meilleur moyen d’aborder ces situations. Dans l’univers djihadiste, la fonction assignée aux femmes consiste surtout à aider leur mari combattant, à avoir des enfants et à les élever dans une logique djihadiste. En dehors de circonstances exceptionnelles, le champ d’action qui leur est assigné n’est pas la ligne de front, mais le foyer.
C’est pour cela que j’avais terminé l’article de manière un peu provocatrice en posant la question de la réhabilitation de la « déradicalisation ». Cette notion a été énormément critiquée, mais, dans le fond, c’est bien une partie de la problématique. Il s’agit notamment d’éviter que des femmes transmettent une idéologie radicale à leurs enfants.
Cela pose un problème particulier à une société démocratique et libérale. Les autorités publiques ne sont pas censées aller regarder ce qui se passe dans les foyers ni contrôler la manière dont les valeurs sont transmises des parents aux enfants. Des mesures sont prises pour tenter d’éviter les dérives, par exemple la limitation de l’enseignement à domicile, mais la transmission idéologique intergénérationnelle reste un phénomène difficile à enrayer.
Après vingt ans d’études sur les phénomènes terroristes, quels terrains vous semblent encore trop inexploités pour mieux qualifier, comprendre et anticiper ces phénomènes ?
Je prends ici le mot « terrain » au sens propre, c’est-à-dire les endroits où les chercheurs peuvent enquêter. Et l’une de mes craintes aujourd’hui, c’est de voir une perte d’expertise sur certains théâtres habituels ou historiques de la mouvance djihadiste. Très peu de chercheurs peuvent encore aller faire du terrain en Afghanistan, en Somalie, au Yémen ou encore au Sahel. Ces zones sont devenues trop dangereuses.
Par ailleurs, les priorités stratégiques des autorités ont changé : depuis le départ des troupes américaines d’Afghanistan, la fin de l’opération Barkhane et le début de la guerre en Ukraine, la focalisation est davantage sur le flanc Est que sur le flanc Sud. Cela a un impact sur les financements. Il est aujourd’hui plus simple de faire financer une recherche sur la guerre de haute intensité à l’est de l’Europe que sur les dynamiques conflictuelles au Sahel. Cette évolution présente des risques. Il faut à tout prix éviter que se créent des angles morts. Souvenons-nous que l’histoire du djihadisme est parsemée de surprises stratégiques. Le meilleur moyen de ne pas être surpris à l’avenir est de ne pas détourner le regard, de conserver des capteurs et de maintenir une expertise..
Il faut également continuer à suivre les évolutions doctrinales, mais aussi les évolutions technologiques et leurs usages. Comme je l’ai dit précédemment, la démocratisation des nouvelles technologies (téléphones satellitaires, cryptomonnaies, imprimantes 3D, etc.) n’échappe pas aux djihadistes.
Un autre sujet qui me semble important serait de faire aujourd’hui un véritable bilan des programmes de désengagement et, plus largement, des programmes que l’on a pu qualifier de « déradicalisation ». Lorsque je travaillais sur ces questions, il était toujours considéré qu’il était trop tôt pour tirer un bilan. Dix ans plus tard, il faudrait pouvoir le faire.
Ce serait évidemment compliqué, à la fois parce que ces recherches sont difficiles à financer et parce qu’elles supposeraient un véritable travail d’accès aux sources. Beaucoup de personnes qui étaient suivies judiciairement sont aujourd’hui sorties de ce suivi. Certaines sont sans doute encore surveillées par les services de renseignement car elles constituent potentiellement une menace, mais d’autres se sont désengagées et réinsérées. Il serait donc très intéressant de travailler sur un échantillon significatif et de regarder, dix ou quinze ans après, ce que ces personnes sont devenues.
Enfin, il faut rappeler que l’étude du terrorisme ne se limite pas à celle du djihadisme. Il faut suivre les évolutions du terrorisme au sens large et les différentes idéologies susceptibles de se saisir de la violence politique. En France, on parle beaucoup de l’ultradroite, compte tenu du nombre d’attentats déjoués depuis une dizaine d’années, mais il ne faut pas non plus éluder d’autres menaces potentielles, dans une logique prospective.
Nous sommes dans une période de bouleversements à la fois géopolitiques, technologiques et climatiques. Il faut donc savoir ouvrir le champ de vision et envisager des scénarios qui sortent de l’ordinaire. Il n’est jamais simple de penser les ruptures, mais c’est un bon moyen de ne pas être pris de court le jour où l’improbable survient.