Laurence Bindner, associée fondatrice de JOS Project
Analyse du djihadisme numérique.
Dans cet article, Laurence Bindner, associée fondatrice de JOS Project, analyse les mutations des stratégies djihadistes de propagande à l’ère numérique. Elle montre comment des groupes, comme l’État islamique, ont transformé Internet et les réseaux sociaux en véritable terrain de confrontation, mêlant propagande, recrutement et diffusion de contenus. Laurence Bindner décrit l’évolution historique de cette propagande, devenue aujourd’hui plus diffuse, fragmentée et intégrée aux usages en ligne, notamment des jeunes. Elle met en lumière des trajectoires de radicalisation plus rapides, diversifiées et parfois hybrides. Un phénomène devenu plus difficile à saisir, et à contenir.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours et expliquer ce qui vous a conduit à travailler sur la question du djihadisme ?
En première partie de carrière, j’ai travaillé dans le conseil en stratégie d’entreprise, après avoir été diplômée d’une école de management.
On peut donc parler d’un virage à 180 degrés en termes de thématiques. Mais en réalité, je m’intéresse, à titre personnel, aux questions de violence collective, de radicalité et d’expression de la radicalité depuis très longtemps, avec le besoin de décortiquer la mécanique de l’engagement radical et de la déshumanisation de l’autre sous ses incarnations contemporaines.
Deux événements ont joué un rôle déclencheur, à savoir les attentats commis par Mohamed Merah en 2012, puis ceux de 2015. Je me suis demandé comment je pouvais mobiliser les compétences que j’avais développées dans le conseil en stratégie (l’analyse, la méthode, mais aussi l’endurance au travail…) pour les mettre à profit de la compréhension de ces phénomènes.
J’ai d’abord travaillé au Centre d’analyse du terrorisme, notamment sur les questions de financement du terrorisme. Puis, en 2017, avec Raphaël Gluck, mon associé basé aux États-Unis, expert du web et des médias, nous avons fondé Jihadoscope, dont le champ d’étude est l’analyse des stratégies de communication des groupes extrémistes violents et le phénomène de radicalisation numérique.
Initialement, nos analyses portaient sur la sphère djihadiste, mais nous nous sommes également étendus à l’ultra droite et Jihadoscope a donné naissance à JOS Project, structure qui porte désormais l’analyse de ces deux sphères. JOS Project est constitué d’une équipe d’analystes qui étudient les dynamiques de propagande, les trajectoires de circulation des contenus, ainsi que la manière dont ces contenus parviennent à être résilients, à échapper à la modération des plateformes ou à s’adapter.
Nous étudions également les narratifs de ces groupes. On s’intéresse à ce qu’ils expriment, à la manière dont ils l’expriment, à la fois aux messages formulés de façon explicite et frontale, mais aussi au discours implicite, à travers des éléments allusifs, sémiotiques qui deviennent décodables lorsqu’on est familiarisé avec ces milieux et qui contribuent au phénomène de socialisation radicale.
Comment analysez-vous l’évolution des stratégies numériques et de propagande des groupes djihadistes ces dernières années ?
La question est vaste, mais si l’on veut saisir ces évolutions, il faut comprendre en quoi l’Etat islamique (EI) a changé la donne, quelle est, et quelle a été, sa stratégie numérique et comment, aujourd’hui, cette propagande a fini par faire tache d’huile.
En réalité, les groupes djihadistes, qui livrent un combat du faible au fort, ont toujours considéré la communication et le champ numérique comme un champ de confrontation : il s’agit de compenser l’asymétrie des forces sur un autre terrain, celui de la lutte cognitive, car on est, réellement, dans une bataille des idées. Mais le champ numérique va bien au-delà et il est également investi par les groupes djihadistes dans une perspective opérationnelle : pour recruter, former des cellules et créer du liant, diffuser des tutoriels, lever des fonds. Ces phénomènes remontent en réalité aux années 2000.
Mais l’EI a révolutionné cela. Au début de la décennie 2010, il poursuivait deux objectifs principaux : peupler son califat, et s’imposer comme la marque dominante au sein de la mouvance djihadiste. Pour cela, il a mis en place une machine de communication inédite, structurée autour de trois piliers : une production de masse, une distribution très organisée et une rhétorique variée, dont la mise en scène systématique de l’ultra violence.
Depuis cette époque, les similarités entre l’évolution de l’EI sur le terrain et en ligne sont frappantes. Dans un premier temps, et grâce à cette production de masse et cette diffusion organisée, le groupe « occupait » le terrain numérique comme il occupait le territoire de son proto-Etat. Puis, de même qu’il a été contraint de passer à la clandestinité dans le monde réel, de même en ligne, à la faveur de l’intervention des autorités, des plateformes, les militants ont migré vers des espaces plus confidentiels, plus clandestins.
Puis la production s’est contractée et la distribution a été entravée à mesure que la lutte sur ce terrain-là s’est renforcée. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, et l’EI continue de s’inscrire dans une véritable guerre asymétrique, dans la vie réelle, mais aussi au niveau numérique. En effet, le groupe est en tension entre deux contraintes : la sécurité opérationnelle numérique d’une part (garder une empreinte forte et stable en ligne, donc en privilégiant des plateformes peu modérée) et la nécessité de « déconfiner » ses contenus sur les grandes plateformes pour recruter. Pour cela, il a mis en place une panoplie de tactiques de guérilla numérique : camouflage de contenus ou de comptes, fugacité, furtivité, création de comptes dormants « prépositionnés », etc. Il s’agit de diffuser la propagande puis, recruter en canalisant les individus intéressés vers des espaces plus confidentiels et exclusifs. Certains chercheurs utilise la métaphore des comptes « inghimasi », en référence à ces combattants infiltrés qui tentent de percer les lignes ennemies et qui cherchent à faire le plus de dégâts avant de mourir en martyr. Ce sont des comptes créés pour contourner la modération, diffuser un maximum de contenus et rester actifs en ligne le plus longtemps possible
De plus, l’architecture-même de la distribution était pensée pour cette stratégie-là. L’EI s’appuie, depuis des années, sur des fondations médiatiques sympathisantes, qui fonctionnent comme des proxys : souvent éphémères et non clairement affiliées au groupe, elles sont, de facto moins suspectes aux yeux des modérateurs qui peinent à les catégoriser, et forment une sorte de « glacis protecteur » autour des contenus de l’EI. Ces fondations ont pour tâche de démultiplier les nouveaux contenus, de les réadapter à un mode de consommation plus rapide. Ainsi chaque grand message du groupe est condensé et prédigéré en formules brèves, accompagnées de visuels, dans de nombreuses langues.
En parallèle, on note aussi une évolution quasi organique de certains contenus, qui épousent de nouvelles formes pour leur survie numérique, une logique de survie qu’on pourrait qualifier de quasi « darwinienne ». En particulier, les sympathisants vont notamment puiser dans les archives accumulées au fil des années, pour les reconditionner dans des formats courts, percutants, attractifs et « tiktokables », adaptés aux usages actuels. Ils sont aussi régulièrement porteurs d’une certaine forme d’humour, qui contribue à édulcorer, à rendre acceptables les messages mortifères qu’ils véhiculent. L’objectif ici est moins de diffuser directement une propagande structurée que d’installer des codes visuels, lexicaux et une forme d’imaginaire, qui vont banaliser ces références et les rendre familières à une audience plus jeune. Il y a ainsi eu, ces dernières années, un phénomène de percolation, ou de tache d’huile, des références et de l’esthétique djihadistes sur les grands réseaux sociaux.
L’adhésion à l’idéologique obéit donc à deux logiques : la stratégie délibérée de l’EI de continuer à recruter, mais aussi, et surtout, une adhésion plus horizontale, décentralisée, de pair à pair.
Quelles sont les conséquences de ces évolutions sur les dynamiques actuelles de radicalisation numérique ?
La propagande circule toujours, donc, sous différentes formes, et sur des plateformes variées et prisées des jeunes. L’exposition à cette propagande, sous une forme ou sous une autre a donc évolué : schématiquement, la propagande lisible, frontale et explicite, coexiste désormais avec des contenus moins explicites et moins « chimiquement pures ». La forme de la propagande a évolué, son mode de consommation aussi et les chemins numériques qui y mènent également.
La première évolution à souligner est la diversification des portes d’entrée dans la radicalisation numérique. Les trajectoires de radicalisation ont toujours été multiples, mais elles se sont encore diversifiées ces dernières années. La voie « classique », qui découle d’une adhésion idéologique, d’une pratique religieuse radicalisée, de griefs géopolitiques ou de visions conspirationnistes, existe toujours.
En termes de géopolitique, les attaques du Hamas du 7 Octobre 2023 et la guerre à Gaza qui s’en est suivie ont été un puissant moteur de radicalisation, avec de véritables chocs moraux après de jeunes, dont la sensibilité à l’injustice est exacerbée par des images très chargées émotionnellement et la focalisation sur le confit bien au-delà des sphères radicales. L’imperméabilité des sphères numériques, qui invisibilise la souffrance de l’autre camp, entrave également toute lecture nuancée du conflit et crée un phénomène de compassion à sens unique qui alimente griefs et radicalisation.
Mais à ces portes d’entrée traditionnelles s’en sont ajoutées d’autres, parfois peu liées à l’idéologie.
Je pense par exemple à la porte d’entrée par la violence. Il existe aujourd’hui des bulles numériques où circulent des vidéos ultraviolentes de tous types (cartels mexicains, accidents, agressions). Ces bulles sont également traversées par des contenus terroristes, notamment des exactions de l’Etat islamique. Ainsi, aux trajectoires classiques d’entrée dans les sphères djihadistes où l’adhésion idéologique précède l’exposition à la violence, s’ajoutent de nouvelles trajectoires inversées : l’exposition à la violence peut faire naitre un intérêt pour le djihadisme. On peut d’ailleurs raisonnablement penser que la propagande de l’EI, porteuse d’une ultra violence systématique, a quelque part contribué à cette banaliser cette violence.
Je pense aussi à l’émergence, depuis quelques années, d’une menace hybride. Il s’agit de personnes souvent jeunes, qui naviguent entre différentes radicalités, ou bien s’y alimentent « à la carte » selon leurs inclinaisons. Les Américains nomment cela « salad bar », certains chercheurs parlent plutôt de radicalisation composite. Cette radicalisation composite se nourrit soit de griefs disparates qui ne s’ancrent pas dans une idéologie spécifique, mais peuvent pousser à l’action violente, soit dans une sorte de fondu entre plusieurs idéologies. C’est ce qui amène au qualificatif de menace « post idéologique ». Je pense que cette menace post idéologique existe bel et bien, et on observe de nombreux cas d’individus radicalisés dont l'idéologie est inclassables. Néanmoins, elle ne cannibalise pas ni ne supplante la menace idéologique, qui demeure, et s’inscrit dans la durée.
La multiplication des portes d’entrée dans les écosystèmes radicaux, l’évolution des modes de consommation d’une propagande aujourd’hui plus hachée et addictive, ainsi que certains chocs géopolitiques à forte charge émotionnelle susceptibles de préparer le terrain à un acte violent, ont une conséquence importante : la radicalisation numérique peut aujourd’hui se produire très rapidement. On a en effet un temps d’incubation entre l’exposition à des contenus violents et la phase de radicalisation, voire le passage à l’acte, qui s’est nettement réduit. Le corolaire de cela, qui permet de garder un peu d’optimisme, c’est qu’on est face à des profils, souvent jeunes, dont l’ossature idéologique est fragile, ce qui peut aussi les rendre plus réceptifs à une prise en charge de désengagement.
Vous évoquiez la socialisation dans vos domaines d’analyse. Comment joue-t-elle sur les dynamiques de radicalisation numérique et comment en décrire le fonctionnement ?
En effet et c’est un phénomène important, dont il faut souligner la persistance. Cette socialisation numérique existe dans tous types de groupes, mais quand il s’agit de sphères radicales, elle devient un facteur de maintien, de rétention dans la radicalité : c’est à la fois un moyen d’expression de cette radicalité, une source de liens avec ses pairs, et également un moyen d’expérimenter une personnalité radicale via son avatar.
Une étude de Xavier Crettiez et Romain Sèze, Sociologie du djihadisme français, montrait déjà, sur une période s'étendant de 2017 à 2021, que le virtuel était le premier facteur de socialisation djihadiste. Depuis le Covid, ceci est encore plus vrai, avec une addiction accrue aux écrans, pendant la période des confinements notamment, et une ré-affiliation sociale numérique en compensation.
Cette socialisation radicale obéit à une dynamique particulière : il s’agit de nouer des liens avec ses pairs et donc d’être identifiable par eux, mais sans être repéré par la modération des plateformes. La démarche est donc d’envoyer des signaux, des indices que seule la communauté des initiés est en mesure de décoder. Cela peut être des éléments sémiotiques dans une publication, ou le détail d’une photo emblématique de l’Etat islamique, autant de références à un sanctuaire langagier ou iconographique propre à l’endogroupe. Cette socialisation radicale passe également par la mise en scène en soi, dans les photos de profils autour de thématiques références à l’Etat islamique, voire à certaines références particulières à l’islam, ce qui brouille bien les pistes car elles sont loin d’être seulement utilisées par des personnes radicalisées. Pour donner un exemple, l’image d’une braise ou d’une pierre brûlante tenue dans une main et qui fait référence à un hadith (« Il viendra un temps où celui qui s’accrochera à sa religion sera comme celui qui tient une braise ardente dans sa main ») est régulièrement arborée en photo de profil. Il s’agit d’une métaphore de la difficulté de rester fidèle à la religion dans des périodes de corruption morale et comme symbole de la persévérance spirituelle malgré l’adversité. Cela ne constitue bien sur nullement un marqueur de radicalisation, mais cela peut participer au faisceau d’indices autour d’une pratique religieuse rigoriste à contre-courant. Il existe, comme cela, des leitmotivs iconographiques qui favorisent l’inter-reconnaissance entre « vrais croyants ». Ces références, comprises seulement par une « élite » ou une avant-garde d’initiés renforce évidemment la cohésion du groupe et le sentiment d’appartenance.
Quelle place occupe l’univers du jeu vidéo dans la radicalisation en ligne ?
Vous avez raison de le souligner car on peut aussi rentrer dans des sphères radicales via l’univers du gaming. Mais attention… les études n’ont démontré ni causalité, ni corrélation, entre la pratique du jeu vidéo et le passage à l’acte violent ou la radicalisation. Si tous les jeunes qui jouent à des first person shooters se radicalisaient, on ne s’en sortirait pas. En revanche, on peut souligner deux éléments préoccupants.
Le premier élément, c’est l’existence de déclinaisons de jeux, des mods, qui recréent des attentats. On peut y retrouver des scénarisations d’attaques comme l’attentat de Christchurch, le 7 octobre, ou d’autres événements violents, qui proposent des éléments de personnification d’avatars (vêtement, symboles etc). De manière générale, on n’entre pas dans ces univers-là par hasard : les URLs qui y mènent sont la plupart du temps partagés dans des écosystèmes déjà radicalisés… A ce bémol près : des extraits de ces jeux, de ces mods sont régulièrement partagés sur les grands réseaux sociaux. Du fait de la popularité de ce type d’iconographie (du type GTA, Minecraft etc), ils peuvent fonctionner comme des produits d’appel, susceptibles d’attirer vers des écosystèmes plus radicaux.
Ces mods sont préoccupants. Une étude menée par le département des sciences cognitives du MI5 montre que lorsque l’on incarne, sur les réseaux sociaux, un avatar plus radical que soi, il peut y avoir une forme d’identification, comme si on expérimentait une personnalité plus radicale. A fortiori, dans le cas des jeux vidéo, endosser un avatar portant le nom, la tenue, l’arme d’un terroriste peut constituer une forme d’expérimentation de cette radicalité, voire de « répétition » de la posture.
Le second point, c’est la mise en lien permise par ces espaces, dans lesquels on interagit avec d’autres individus déjà inscrits dans les mêmes écosystèmes radicaux, avec un langage et des références similaires. On y est plus unis autour de cette activité commune qu’est le jeu. Cette socialisation peut également se produire via les plateformes adjacentes au gaming, comme Discord, qui permettent des interactions directes. Cela peut devenir un canal supplémentaire pour entrer en contact avec des individus radicalisés, au même titre que d’autres plateformes comme Telegram.
Mais encore une fois, la pratique du gaming ne conduit pas à la radicalisation : ce sont les usages qu’on en fait qui sont problématiques.
Y a-t-il des stratégies de propagande différentes en fonction des groupes djihadistes ?
Oui, l’EI et al-Qaïda mènent des approches numériques très différentes, qui reflètent à la fois leur organisation, leur recrutement et leurs positionnements stratégiques.
Tout d’abord en termes d’organisation, l’infrastructure médiatique d’al-Qaïda est, comme le groupe lui-même, décentralisée, chaque franchise du groupe ayant ses médias propres, indépendants les uns des autres. Les médias officiels de l’EI sont a contrario très centralisés, et les communiqués de toutes les filiales du groupe répondent à un même canevas.
En termes de recrutement, l’EI cherche à recruter tous azimuts, multiplie les types de contenus, recherche la viralité, et tente de toucher l'émotionnel. Al-Qaïda s’inscrit dans une approche plus élitiste, plus cérébrale, et recherche des plateforme plus stables, moins exposées.
Un autre élément de poids : l'EI se positionne dans une radicalité extrême. En cela, la mise en scène systématique de l'ultra violence (contrairement à al-Qaïda) est l'un des éléments qui incarne ce positionnement. L’ultra violence est devenue sa signature et sa marque de fabrique. A cet égard, l'EI a ouvert la fenêtre d’Overton, la fenêtre d’acceptabilité : al-Qaïda appelle également à la violence et tient un discours violent, mais sans mise en scène extrême. En valeur relative donc, ses contenus apparaissent moins radicaux que ceux de l’EI.
Du fait de cette ultra violence, de l'attraction exercée par l'EI à l'international et de la présence de sa propagande sur les grands réseaux sociaux, il y a eu une forte focalisation des autorités, des plateformes sur ce groupe en particulier, qui a en quelque sorte laissé le champ libre à al-Qaïda, dont toutes les filiales, (malgré le ciblage de deux responsables média d'al-Qaïda dans la Péninsule Arabique en 2023) continuent de publier, mais généralement sur des plateformes plus confidentielles. . On note d’ailleurs un fait intéressant : dans la période post 7 octobre, la sphère al-Qaïda a significativement plus publié que l’Etat islamique pour capitaliser sur la jubilation suite aux attaques du Hamas puis sur les chocs moraux liés à la guerre à Gaza. Néanmoins, c’est l’EI qui continue de capter les allégeances de ceux qui passent à l’acte au nom d’un groupe, signe de la rémanence de ses « succès » passés et signe qu’il reste la marque dominante dans l’offre de radicalité djihadiste.
A cet égard, comment la rhétorique djihadiste se reconfigure-t-elle à la lumière des événements récents au Moyen-Orient, et notamment le conflit Israël-Hamas et la guerre en Iran ?
Le conflit Israël-Hamas est appréhendé de manière très différente par les deux groupes. Al-Qaïda, qui a un positionnement plus politique, plus pragmatique, s’est encore rapproché de la cause palestinienne, alors que l’État islamique condamne très fermement le Hamas. Cela s’explique par des différences idéologiques profondes. L’État islamique s’inscrit dans une logique salafiste-jihadiste et considère que le Hamas, en raison de ses liens avec l’Iran, avec les Frères musulmans, du fait de son accession au pouvoir par des élections et de son combat nationaliste, est déviant. Il va jusqu’à prononcer le takfir, ou l’excommunication du Hamas. Néanmoins, l’EI tente régulièrement de capitaliser sur le conflit, en le présentant comme incarnation d’une lutte civilisationnelle et religieuse contre les Juifs, et non comme un combat nationaliste.
En ce qui concerne la guerre avec l’Iran, on retrouve le même type de fracture. Depuis ses origines, dès sa première incarnation en Irak, les chiites sont considérés comme des ennemis de premier plan par l’EI. Ils sont appelés « rafidites », ou réfractaire, une secte qui rejettent le « vrai » islam. Abou Moussab al-Zarqaoui, qui dirigeait le groupe originel de l’Etat islamique en Irak, cherchait à provoquer des violences contre les chiites afin d’entraîner des représailles contre les sunnites. L’objectif était d’amplifier les fractures confessionnelles pour ensuite recruter parmi les sunnites et s’imposer comme leur protecteur.
À l’inverse, al-Qaïda adopte une posture plus pragmatique et plus politique. Le groupe est, en ce sens, moins extrême que l’État islamique, prêt à des « fusions tactiques », selon le terme à la mode. Cela se reflète notamment dans son rapport à l’Iran, qui a hébergé pendant des années certaines figures tutélaires du groupe, sans que les relations soient pour autant cordiales. Le chef actuel du groupe, Saïf al-Adel, même s’il n’a jamais été officiellement nommé, serait hébergé à Téhéran. Cela illustre une forme de coopération opportuniste, notamment autour d'ennemis communs : les Etats-Unis et Israël. Au sein d’al-Qaïda néanmoins, on peut observer des tensions internes. La direction peut adopter une approche pragmatique vis-à-vis de l’Iran et des chiites, tandis qu’une partie de la base militante rejette cette ligne, ce qui peut créer des dissensions entre le sommet et la base.
À l’inverse, l’État islamique adopte une ligne beaucoup plus claire et tranchée. Il condamne à la fois l’alliance américano-israélienne et l’Iran et mobilise le concept de tadafu (confrontation entre les « mécréants » (sic) voulue par Dieu, qui affaiblit les ennemis du « vrai » islam). Il considère même que la menace iranienne est plus importante, car elle est plus proche et susceptible, selon lui, de « pervertir » les populations musulmanes.
Ces positionnements s’inscrivent également dans une logique de compétition au sein de la sphère djihadiste, qui va jouer sur le recrutement. Une précision néanmoins : le positionnement de rejet des deux camps de l'EI n'entrave en rien les passages à l'acte individuels. En réalité l’engagement violent est aujourd’hui plus fluide, moins structuré qu’il y a quelques années, et, même si cela parait contre-intuitif, il pourrait y avoir des cas de passage à l’acte au nom d’un groupe djihadiste pour protester contre la guerre en Iran.
En quoi l’usage du numérique par l’ultra droite est-il similaire à de celui des groupes djihadistes ?
On observe en effet un certain nombre de similarités. Mais on constate que le numérique joue un rôle particulier d'unificateur de la mouvance d'ultra droite. En effet, celle-ci est intrinsèquement morcelée, car idéologiquement et historiquement ancrée dans des logiques locales, territoriales, liées à la « terre » et atomisée en de multiples courants doctrinaux. Or le champ numérique contribue à unifier cela.
Je donnerais trois exemples illustratifs.
Premier exemple : on note l'existence de collectif numérique transnationaux, comme le collectif accélérationniste Terrorgram présent surtout sur Telegram. Ce n’est pas une organisation structurée, mais un ensemble de chaînes, de groupes et de « studios » de propagande qui partagent une idéologie suprémaciste blanche violente, diffuse des tutoriels et appelle explicitement au terrorisme. Terrorgram est d'ailleurs désigné dans plusieurs pays comme groupe terroriste transnational, notamment aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.
Deuxième exemple : le numérique facilite grandement la création de labels transnationaux auxquels vont se rallier des groupes locaux. Je pense par exemple aux Active Clubs, mouvement né aux Etats-Unis qui rassemble sous une même marque des structures locales reposant sur un même modèle de militance autour du sport. Les entrainements sont pour eux un levier de socialisation et de radicalisation progressive vers une idéologie suprémaciste blanche, néo-nazie et accélérationniste. Or, la proactivité et la force de la marque en ligne, qui dispose de son propre média, joue beaucoup sur les adhésions.
Troisième exemple : le numérique permet, comme dans la sphère djihadiste, une socialisation autour de codes et références partagés et de très nombreux symboles qui sont autant de marqueurs pour les courants idéologiques de la mouvance. Cette socialisation transnationale est également facilitée par l'atténuation de la barrière de la langue : les traductions instantanées permises par l'IA sur certaines plateformes permettent, en effet, de fluidifier les échanges.
A cet égard, le numérique joue un rôle vraiment unificateur, qui palie, en quelque sorte, l'atomisation structurelles de la mouvance et qui donne de la cohésion à un ensemble qui est, par nature, très fragmenté. Cela pose en quelque sorte les fondements d'une « internationale blanche » en ligne.
L'intelligence artificielle joue-t-elle jouer un rôle vraiment significatif pour la propagande ?
Le numérique a eu plusieurs phases : les sites internet, puis les forums, plus les réseaux sociaux. A chaque étape, les contenus ont gagné en portée et la communication est devenue plus décentralisée, plus multilatérale et a suscité plus d'engagement personnel. Avec l'IA, on change de braquet et on constate actuellement plusieurs types d'usages de l'IA. Elle est par exemple utilisée pour des traductions, des photos de profils sur les réseaux sociaux, des deepfakes etc. On voit aussi des chatbots éduqués pour diffuser des idéologies extrémistes.
Néanmoins, les djihadistes sont moins investis sur cet usage que l'ultra droite, en particulier pour des raisons de licéité religieuse.
Le défi de l'usage de l'IA par les groupes radicaux se situe à plusieurs niveaux. D'une part, l'IA marque un nouveau seuil, avec une massification potentielle des contenus, ce qui constitue un défi pour la modération des plateformes. La vitesse de génération actuelle exige une riposte … également basée sur l'IA. Et donc au jeu du chat et de la souris lié à la guérilla numérique, s'ajoute une course à l'IA entre acteurs radicaux et plateformes pour contrôler l'espace numérique. D'autre part, l'usage de l'IA a abaissé le coût d'entrée de la production de propagande, désormais accessible à un public beaucoup plus large. Et donc le pas entre la consommation passive de propagande et la production active de contenu est désormais facilement franchissable. C'est problématique car la production de propagande suppose une implication accrue, un engagement personnel et proactif qui constitue une étape supplémentaire dans la trajectoire de radicalisation.
Dans quelle mesure les idéologies terroristes contemporaines - notamment djihadistes et d’ultradroite - convergent-elles dans leurs stratégies numériques ou dans certaines formes de rhétorique ?
Il existe de nombreuses convergences entre ces deux sphères, à la fois dans leur vision du monde, dans leurs référentiels idéologiques et dans leurs modes d’expression.
D’abord, on retrouve une vision commune d’une « citadelle assiégée », ce que l’on peut qualifier de complexe obsidional. Du côté des groupes djihadistes, il s’agit de l’idée d’un islam attaqué, à la fois sur les plans religieux, idéologique et militaire. Du côté de l’ultradroite, cela se traduit par des thèses comme celle du « génocide blanc » ou du « grand remplacement ».
On observe également une attraction commune pour des formes de totalitarisme, des systèmes extrêmement normatifs, ainsi qu’une place centrale accordée à la violence.
Il y a aussi l’idéalisation d’un passé perçu comme pur ou authentique. Au sein de l’ultradroite, on fantasme une Europe blanche et chrétienne. Chez les djihadistes, on rêve du passé glorieux des grandes conquêtes islamiques. On est donc face à des visions du monde qui entrent en résonance.
On retrouve également des similitudes dans les pratiques de martyrologie. Dans la sphère djihadiste, il existe par exemple ce que certains appellent la « caravane des martyrs », avec des publications mettant en avant les combattants morts, accompagnées d’éloges funèbres et d’une iconographie spécifique.
Dans l’ultradroite, on observe des équivalents, comme les « calendriers des saints », qui mettent en scène des terroristes passés à l’acte sous forme de figures héroïsées, parfois avec une iconographie quasi religieuse (auréoles, mise en récit sacrificielle, etc.). Il y a donc une véritable logique de sacralisation de la violence dans les deux cas.
Ces convergences comprennent également les ennemis que ces sphères ont en commun, notamment les institutions démocratiques libérales, les minorités sexuelles, mais aussi, de manière très centrale, les Juifs, qui constituent un véritable point de jonction idéologique entre ces différentes mouvances. À partir de cet ennemi commun, on peut d’ailleurs observer des formes de porosité entre ces deux extrêmes avec le basculement de certains individus d’une idéologie vers l’autre, ou encore l’hésitation dans l’adoption de telle ou telle idéologie.
En termes de pratiques numériques, un autre point de convergence important concerne les phénomènes de socialisation radicale dont on a précédemment parlé avec de très nombreux symboles et codes, plus ou moins connus, qui sont des marqueurs idéologiques renvoyant à différents sous-segments de la sphère.
Si l’on pousse l’analyse, on peut même observer des cas de coopération ponctuelle entre ces sphères, pourtant idéologiquement opposées. Par exemple, on peut citer le cas d’un militaire américain néonazi avec des inclinaisons satanistes, Ethan Melzer, qui avait tenté de solliciter al-Qaïda pour attaquer sa propre unité dans une logique accélérationniste, afin de provoquer une guerre civile ou raciale.
De la même manière, dans son manifeste, Anders Breivik (attentat d'Utoya en 2011) avait fait le souhait de coopérer avec al-Qaïda, pensant que le groupe possédait des armes chimiques et bactériologiques, pour affronter l’ennemi proche, la gauche sociale et libérale.
Enfin, il existe une dynamique d’interaction indirecte particulièrement structurante. Chaque sphère utilise la violence de l’autre pour alimenter sa propre propagande. Des contenus circulent d’un espace à l’autre, nourrissent les ressentiments et contribuent à une forme d’escalade réciproque. Chaque camp se sert du discours et des actions de l'autre camp à la fois comme repoussoir mais également comme d'un carburant, au niveau discursif mais aussi du passage à l'acte. Marc Hecker, le Directeur adjoint de l’IFRI, a exploré dans un essai-fiction (« Daech au Pays des Merveilles ») un scénario escalatoire entre djihadisme et ultra droite, très frappant par sa vraisemblance et qui montre que la perte de contrôle peut rapidement s'enclencher, malgré des garde-fous institutionnels solides.