Jean-Yves Camus, Codirecteur de l'Observatoire des radicalités politiques, Fondation Jean Jaurès
Analyse de l'extrême droite contemporaine.
Spécialiste reconnu des radicalités politiques en Europe, Jean-Yves Camus consacre depuis plusieurs décennies ses recherches à l’analyse des droites radicales et de leurs évolutions idéologiques. Codirecteur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean Jaurès, il inscrit ses travaux dans une approche de temps long, attentive à la fois aux continuités historiques et aux recompositions contemporaines. Dans cet entretien, il revient sur les mutations des mouvances radicales, leurs modes d’organisation, leurs références idéologiques ainsi que les enjeux qu’elles posent aujourd’hui aux démocraties libérales.
Pouvez-vous présenter votre parcours et expliquer ce qui vous a conduit à vous intéresser aux radicalités politiques, et a fortiori, à l’évolution idéologique de l’extrême droite ?
Je me suis intéressé au Front national au moment de sa percée électorale, en 1983. A l’époque, on ne lui prédisait pas une grande longévité ni un succès électoral durable. À rebours des recherches universitaires, j’ai donc choisi de travailler sur ce parti alors même que son histoire était en train de s’écrire.
En 1989, j’ai contribué au premier ouvrage consacré au Front national, qui a été publié aux Presses de Sciences Po. J’y ai rédigé le premier chapitre, qui abordait l’histoire du parti depuis sa fondation. Cette étude m’a conduit à élargir mon champ de recherche à l’ensemble des mouvements nationaux-populistes d’Europe occidentale. À cette époque, le bloc soviétique n’était pas encore tombé et les équilibres politiques du continent étaient encore largement structurés par la division Est-Ouest.
L’étude du phénomène violent n’est toutefois qu’une facette de mes travaux. Je m’intéresse avant tout à l’histoire des idées politiques et à leur évolution sur le temps long. Cela suppose de replacer les phénomènes contemporains dans une profondeur historique plus large. En effet, lorsque l’on observe aujourd’hui les débats autour des violences politiques ou des dissolutions de groupes radicaux, on a parfois l’impression qu’il s’agit de phénomènes entièrement nouveaux. Notre mémoire devrait remonter plus loin.
Par exemple , le cadre juridique qui régit aujourd’hui les dissolutions de groupements violents existe en réalité depuis longtemps. Les dispositions actuelles de l’article L212-1 du Code de la sécurité intérieure s’inscrivent en grande partie dans la loi de 1936 sur les milices privées et les groupes de combat, adoptée dans le contexte des émeutes du 6 février 1934. Autrement dit, l’État dispose depuis des décennies d’outils juridiques pour faire face à ces phénomènes. On a simplement parfois tendance à oublier cette continuité historique dans les débats contemporains.
Pouvez-vous dresser un état des lieux des différentes mouvances radicales issues de l’extrême droite ? Quels sont leurs objectifs et quelles sont les idéologies portées par les différents groupes ? Peut-on observer la construction d’un réseau transnational de ces mouvances ?
Il faut d’abord préciser les termes que l’on emploie. La distinction entre « extrême droite » et « ultradroite » fait l’objet de nombreux débats. La notion d’extrême droite renvoie plutôt à une catégorie politique ou juridique utilisée notamment par le ministère de l’Intérieur. Le terme d’ultradroite, lui, est une catégorie beaucoup moins scientifique. Il est né principalement dans le vocabulaire policier, notamment après la réforme des anciens Renseignements généraux.
Cette réforme a profondément modifié le périmètre de la surveillance du renseignement intérieur. Les services ne surveillent plus les partis politiques constitués. Autrement dit, des formations comme le Rassemblement national ou Reconquête ne relèvent pas de ce champ.
Mais alors, que reste-t-il une fois qu'on a exclu les partis politiques légalement constitués ? Ce sont les groupes situés à la marge du système politique, en particulier ceux qui développent des discours ou des pratiques révolutionnaires, ou qui glorifient certaines idéologies ou pratiques politiques violentes. Ce sont donc principalement les groupements contestataires violents qui entrent dans cette catégorie.
La principale évolution observée ces dernières années est la multiplication des groupuscules. Ce phénomène s’explique en grande partie par deux facteurs, à savoir le nombre important de dissolutions prononcées depuis une dizaine d’années, notamment à partir de 2013 puis après 2017, et l’impact des réseaux sociaux sur les modes d’organisation militante.
Auparavant, plusieurs organisations de cette mouvance fonctionnaient sur un mode relativement vertical, avec une direction nationale et des implantations locales. C’était par exemple le cas de Génération identitaire, de Troisième Voie ou encore du Bastion social. Les dissolutions ont permis de démanteler ces structures nationales, mais elles n’ont pas fait disparaître les dynamiques militantes pour autant. Les individus qui souhaitaient poursuivre leur engagement se sont réorganisés autrement. Ces groupes s’adaptent constamment.
On observe désormais un fonctionnement beaucoup plus décentralisé, en réseau, parfois décrit comme un fonctionnement « en rhizome ». Dans de nombreuses grandes villes, mais aussi dans des villes moyennes où ces milieux étaient auparavant peu présents, on voit apparaître de petits groupes locaux que l’on ne connaissait pas auparavant. Cette forme d’organisation permet de contourner plus facilement les effets des dissolutions et correspond également à l’influence des réseaux sociaux.
On peut constater cette dynamique notamment sur des messageries comme Telegram. De nombreux groupes rassemblent une dizaine ou une vingtaine de personnes à l’échelle locale, tout en restant connectés à d’autres groupes partageant des orientations idéologiques similaires. L’un des moyens d’appréhender ces réseaux consiste à observer les mécanismes de diffusion des contenus, par exemple à travers les « reposts ». On voit ainsi des groupes relayer régulièrement les publications d’autres groupes situés ailleurs sur le territoire, ce qui permet de reconstituer une forme de cartographie de ces milieux.
Plusieurs médias ont d’ailleurs tenté de cartographier ces réseaux militants, comme Mediapart, StreetPress ou encore Libération. On voit des groupes apparaître aujourd’hui dans des villes où leur présence était auparavant très limitée, y compris dans certaines villes moyennes. On peut ainsi observer leur émergence dans plusieurs villes de Bretagne ou dans des villes comme Laval et Le Mans, ou dans d’autres zones comme à Thionville. Cette évolution traduit un éclatement de la mouvance, qui ne repose plus sur quelques organisations structurées mais sur une multiplicité de petits collectifs locaux.
Au-delà de la multiplication des groupes locaux, on observe aujourd’hui une fluidité croissante des affiliations idéologiques. Autrefois, ces milieux cultivaient fortement leurs différences doctrinales. Les identitaires, les nationalistes révolutionnaires, les néofascistes ou les militants issus d’autres traditions idéologiques pouvaient entretenir entre eux des rivalités importantes et mener des batailles idéologiques parfois très marquées.
La situation semble aujourd’hui évoluer. Face aux dissolutions, on observe une tendance à la convergence. On se soude face à la répression. Les divergences doctrinales demeurent, mais elles tendent à passer au second plan dans certaines mobilisations. Le politiste Sébastien Bourdon a utilisé le terme d’« interface » pour décrire ce phénomène. Dans les rassemblements ou certaines actions, des militants issus de courants idéologiques différents peuvent se retrouver ensemble. Les identitaires ne manifestent plus seulement avec des identitaires, et les nationalistes révolutionnaires ne se limitent plus à leur propre milieu. Chacun conserve ses références idéologiques et sa production théorique, mais des formes de coopération apparaissent. Les uns participent aux actions des autres parce qu’il naît un sentiment commun d'appartenance à une même famille politique.
Cette convergence peut se manifester dans certaines mobilisations ponctuelles. Les événements récents à Lyon ont par exemple montré la présence de différentes composantes de ces milieux, aux côtés d’individus qui n’étaient pas nécessairement affiliés à une organisation précise. On observe également ce phénomène lors de certaines commémorations militantes.
L’exemple le plus connu est celui du défilé organisé chaque année autour du comité du 9 mai, en mémoire de Sébastien Deyzieu, un militant décédé en 1994 après une manifestation organisée par le GUD. Ce rassemblement réunit aujourd’hui une grande partie des différentes sensibilités de la mouvance radicale. L’organisation de l’événement repose sur un comité transpartisan, ce qui signifie qu’il n’est plus la propriété d’un seul groupe. Ce type de mobilisation constitue à la fois un moment de convergence et un espace de sociabilité pour ces milieux.
Plus largement, le souvenir des militants morts occupe une place importante dans la culture politique de ces mouvements. Il existe une série de commémorations qui s’inscrivent dans une mémoire militante relativement structurée. Certaines renvoient à des événements plus anciens, comme les commémorations du 6 février 1934, qui ont longtemps existé avant d’être plus systématiquement interdites.
Dans ces milieux, ces commémorations prennent souvent la forme de rituels très codifiés. On y retrouve par exemple le principe de l’appel aux morts, au cours duquel les noms des militants disparus sont énumérés et auxquels la foule répond « présent ». Ce type de pratique participe à la construction d’un récit historique et d’une forme de martyrologe propre à ces cultures politiques. Il contribue également à renforcer les liens entre les différentes composantes de la mouvance.
On observe par ailleurs des tentatives d’inscrire certains événements récents dans ce registre mémoriel. La question se pose par exemple de savoir si certains décès récents, comme celui de Quentin Derranque, feront l’objet à l’avenir de commémorations régulières et s’intégreront durablement dans cette mémoire militante. L’enjeu est de savoir si ces figures pourront être érigées en martyrs et si leur souvenir sera entretenu dans la durée, comme c’est le cas pour d’autres militants dans ces milieux.
Quelles sont les recompositions actuelles des mouvances d’extrême gauche ? Que recouvre aujourd’hui la notion d’antifascisme, notamment telle qu’elle est revendiquée par certains groupes militants comme la Jeune Garde ?
L’extrême gauche est historiquement un univers très fragmenté. Pendant longtemps, ces milieux ont été marqués par des scissions constantes, souvent liées à des interprétations divergentes du marxisme, du trotskisme ou du léninisme. Cette tradition de division et d’anathème entre organisations concurrentes a profondément structuré cette famille politique.
Aujourd’hui, on peut néanmoins identifier quelques grandes tendances. Il existe d’abord une mouvance anarcho-libertaire qui demeure plus vivace qu’on ne le croit. On trouve également une tradition trotskiste qui continue d’exister, soit à travers des organisations politiques constituées comme le NPA ou Lutte ouvrière, soit à travers des trajectoires individuelles de militants formés dans ces milieux mais engagés ensuite dans d’autres formations politiques. Cela pose d’ailleurs la question de ce que ces acteurs conservent des méthodes et de la culture politique du trotskisme ou du lambertisme, dont certains responsables politiques contemporains sont issus, comme Jean-Luc Mélenchon.
Dans ces milieux, les références historiques occupent une place importante. On retrouve par exemple des références fréquentes à la Résistance et à certaines figures emblématiques comme Missak Manouchian et ses compagnons de la MOI. Le discours antifasciste contemporain mobilise souvent cet imaginaire historique. Derrière la dénonciation du fascisme, on peut voir une volonté de réactiver le schéma symbolique de la résistance à l’occupant fasciste ou nazi.
Cela peut parfois donner le sentiment qu’il existe une forme de manque symbolique. Certains militants peuvent avoir le sentiment qu’ils auraient voulu appartenir à cette génération de combattants antifascistes historiques. Dans ce contexte, une manière de justifier l’engagement militant contemporain consiste parfois à élargir la définition du fascisme afin de la rendre applicable à des adversaires politiques actuels.
La question de la violence doit également être replacée dans une perspective historique. Dans les années 1970, le niveau de violence politique était très élevé, mais il restait souvent encadré par certaines limites implicites. Les affrontements entre groupes militants existaient, parfois de manière très dure, mais il existait aussi une forme de seuil que les organisations s’efforçaient de ne pas franchir.
Après Mai 1968, certaines organisations d’extrême gauche ont effectivement envisagé le passage à la lutte armée contre l’État et le capitalisme. Des groupes comme la Gauche prolétarienne ont été confrontés à cette tentation, mais ils ont finalement renoncé à cette stratégie. Plusieurs facteurs ont joué un rôle dans ce choix, notamment la réflexion interne de certains dirigeants et le contexte international.
Les expériences étrangères ont également pesé dans ces débats. Les « années de plomb » en Italie, marquées par la stratégie de la tension et l’action de groupes armés, s’inscrivaient dans un contexte politique très particulier. En Allemagne, la Fraction armée rouge était elle aussi profondément liée à l’histoire spécifique du pays, notamment au rapport de la génération d’après-guerre à l’héritage du nazisme. Ces dynamiques étaient difficiles à transposer dans le contexte français.
Dans le cas de certains groupes contemporains comme la Jeune Garde, l’antifascisme est présenté comme un cadre d’engagement qui dépasse largement la seule lutte contre l’extrême droite. Dans les textes fondateurs du groupe, publiés en 2018 lors de sa création, cet engagement englobe l’ensemble des combats sociétaux, comme la lutte contre le capitalisme, contre le patriarcat, contre le néocolonialisme ou encore contre les violences policières. L’objectif final est celui d’une transformation profonde des institutions et de la société, qui passerait par l’instauration d’un modèle de démocratie directe fondé sur un contrôle permanent des représentants par le peuple.
Dans cette perspective, la question de la violence est parfois présentée comme un moyen de défense face aux agressions supposées de l’extrême droite, et plus largement, contre tous les systèmes dits de domination et de répression. Toutefois, cette position soulève une question centrale dans un État de droit. Dans une démocratie libérale, le monopole de la violence légitime appartient à l’État. Ce sont donc la police et la justice qui ont la responsabilité de prévenir et de sanctionner les violences politiques.
Depuis plusieurs années, les pouvoirs publics ont d’ailleurs recours de manière croissante aux dissolutions administratives pour tenter de contenir ces phénomènes. Cependant, ces mesures ne peuvent pas être considérées comme une solution absolue. Dans un régime où les libertés publiques constituent la règle, il est impossible d’empêcher totalement l’existence d’idées radicales. C’est d’ailleurs l’un des enseignements majeurs que je tire de mes recherches.
Nos voisins allemands l’ont très clairement inscrit dans leur droit. En Allemagne, vous avez parfaitement le droit de formuler une critique radicale des institutions ou de la société. Vous pouvez remettre en cause le système capitaliste, les institutions représentatives, ou encore les politiques publiques de l’État, être nationaliste et antilibéral. Tout cela relève de la liberté d’expression. La limite intervient lorsque cette critique s’accompagne d’une volonté de renverser les institutions par des moyens illégaux ou de contredire un des principes de la Loi fondamentale de 1949 : vous devenez alors « extrême ». C’est à ce moment-là que l’État intervient et que la répression peut s’exercer. Autrement dit, ce qui importe n’est pas tant la radicalité des idées qui importe que le modus operandi. La frontière est ténue, c’est le tribunal constitutionnel qui doit prendre la mesure du danger pour l’Etat de droit.
La conclusion est assez simple : l’existence de marges politiques radicales est consubstantielle à celle des démocraties libérales. Il est illusoire de vouloir les faire disparaître. Ce qui est possible, en revanche, c’est de les contenir.
Comment analysez-vous les différences observées entre les mouvances d’ultradroite et d’ultragauche en matière de poursuites judiciaires et d’incarcérations pour des faits liés au terrorisme ?
Avant même d’aborder la question du terrorisme, il faut rappeler que l’analyse des violences politiques suppose d’abord de regarder précisément les faits et les statistiques disponibles. Ces données existent et elles doivent être prises au sérieux, mais encore faut-il les interpréter correctement. Il est notamment important de distinguer les actes commis par des individus engagés dans des organisations structurées et ceux commis par des individus qui peuvent être influencés par certaines idéologies sans appartenir à une organisation militante précise.
L’action publique doit d’abord se concentrer sur les actes eux-mêmes. Chaque agression raciste, antisémite ou chaque violence politique doit faire l’objet d’une enquête et d’une réponse judiciaire. L’existence d’engagements idéologiques peut évidemment éclairer certains comportements, mais ce sont les faits qui doivent rester au cœur de l’action pénale.
Certains cas récents illustrent les difficultés que peut poser l’interprétation de ces violences. À Dunkerque, par exemple, un homme d’origine maghrébine a été mortellement percuté par un individu qui lui reprochait son mauvais comportement à l’égard de sa sœur. La justice n’a pas retenu la circonstance aggravante de racisme, considérant que l’affaire relevait avant tout d’un conflit d’ordre familial. Pourtant, il s’est avéré que l’auteur appartenait à un groupe d’ultradroite. Dans un tel cas, la question se pose nécessairement de savoir dans quelle mesure l’engagement politique de l’auteur peut être lié au choix de la victime.
Par ailleurs, plusieurs affaires récentes ont également mis en évidence la question de l’accès aux armes. Dans certains cas, les auteurs d’actes violents détenaient des armes de manière illégale. Dans d’autres, ils les possédaient légalement, notamment parce qu’ils étaient inscrits dans des clubs de tir sportif. Cela soulève la question du contrôle des licences de tir et de la facilité avec laquelle certaines personnes peuvent accéder à des armes alors que leurs motivations ne sont pas exclusivement sportives.
S’agissant plus spécifiquement du terrorisme, on constate que les groupes d’ultradroite qui ont été démantelés ces dernières années étaient souvent relativement peu précautionneux dans leurs méthodes. Certains de ces groupes se sont signalés eux-mêmes par leur activité sur les réseaux sociaux. On a vu par exemple des militants afficher des références explicites à Anders Breivik ou publier des messages très explicites sur leurs intentions. Dans plusieurs affaires, les individus concernés fréquentaient différents groupes radicaux de leur région et laissaient de nombreuses traces numériques.
Ces groupes n’étaient généralement pas structurés de manière véritablement militaire et ne filtraient pas toujours strictement les adhésions. Dans ces conditions, les services de renseignement ont souvent pu infiltrer ou surveiller ces milieux relativement facilement. Il en résulte un constat assez net : beaucoup de projets, mais relativement peu de réalisations concrètes. Cela ne signifie évidemment pas que la menace ne doit pas être prise au sérieux, mais on reste très loin, pour l’instant, de formes de terrorisme structurées et militarisées comparables à celles qu’ont connues certains pays européens dans les années 1970.
La situation est différente du côté de l’ultragauche. Ces milieux sont souvent plus difficiles à pénétrer pour les services de renseignement. Ils fonctionnent de manière beaucoup plus fluide et moins structurée. Les militants se définissent souvent comme autonomes et rejettent toute forme d’organisation hiérarchisée. On est davantage face à des agrégats d’individus qui se regroupent au gré des affinités et des opportunités d’action.
Il faut également rappeler que certaines pratiques associées à ces milieux ne correspondent pas nécessairement à des organisations au sens classique du terme. Le « black bloc », par exemple, est avant tout un mode d’action en manifestation, et non un mouvement structuré. Cette fluidité organisationnelle rend ces milieux plus difficiles à appréhender.
Dans certains textes théoriques issus de cette mouvance, notamment ceux du Comité invisible, l’objectif n’est pas nécessairement de s’attaquer directement à des individus. La stratégie évoquée consiste plutôt à porter des coups au système à travers des actes de sabotage visant certaines infrastructures : réseaux de communication, infrastructures ferroviaires ou dispositifs techniques dont la paralysie pourrait perturber le fonctionnement du système. L’idée est d’introduire des formes de disruption dans un système considéré comme à la fois complexe et fragile.
Cette approche se distingue des stratégies de lutte armée qui existaient dans les années 1970, lorsque certains groupes pensaient pouvoir déstabiliser le système en s’attaquant directement à ses représentants. Aujourd’hui, l’analyse développée par certains milieux radicaux repose davantage sur l’idée qu’il est possible de perturber le fonctionnement global du système en ciblant ses infrastructures plutôt que ses dirigeants.
Quels impacts pourrait avoir l’accession au pouvoir du Rassemblement national en 2027 sur les différentes mouvances radicales mentionnées ?
Il faut d’abord rappeler que le système institutionnel français prévoit de manière très précise les modalités de la passation du pouvoir entre une majorité sortante et une nouvelle majorité, ou entre un président sortant et un président nouvellement élu. C’est ce cadre institutionnel qui doit prévaloir et c’est également celui que le Rassemblement national affirme vouloir suivre.
La première question qui se pose concerne la réaction des adversaires politiques les plus déterminés du Rassemblement national face à une éventuelle victoire électorale de ce parti. Certaines déclarations récentes laissent entendre que tous les acteurs politiques ne seraient pas nécessairement prêts à reconnaître sans réserve le verdict des urnes. Si une telle situation devait se produire, elle poserait évidemment une question politique importante, car la stabilité d’un système démocratique repose précisément sur l’acceptation du résultat des élections.
La seconde question concerne la réaction des milieux les plus radicaux situés à droite de l’échiquier politique, ainsi que celle d’une partie de la base militante du Rassemblement national. L’accession au pouvoir d’un parti qui s’est progressivement institutionnalisé pourrait susciter une forme de déception chez certains militants qui espèrent des transformations plus radicales. L’exercice du pouvoir impose en effet des contraintes institutionnelles et politiques qui peuvent limiter la mise en œuvre de certaines attentes.
Cela ne signifie pas pour autant que cette situation déboucherait nécessairement sur une confrontation violente. On peut prendre l’exemple de l’Italie, où le gouvernement dirigé par Giorgia Meloni a mis en œuvre certaines politiques qui n’ont pas pleinement satisfait les attentes des franges les plus radicales de son électorat, notamment sur la question migratoire. Cela n’a pas pour autant provoqué une explosion de violence politique dans le pays, même si certaines tensions existent et que des scissions peuvent apparaître dans ces milieux.
Dans le contexte français, certains acteurs politiques semblent considérer comme probable un second tour opposant un candidat du Rassemblement national à un candidat issu de la gauche radicale. Dans cette configuration, chaque camp peut être tenté de mobiliser fortement son électorat et ses militants. Mais l’idée selon laquelle un « troisième tour » se jouerait nécessairement dans la rue relève davantage d’une hypothèse politique que d’une certitude.
Les institutions françaises demeurent relativement robustes. Même si certains groupes peuvent souhaiter une confrontation plus directe, il n’est pas évident que la situation débouche mécaniquement sur une escalade de violence. Le fonctionnement des institutions démocratiques reste, jusqu’à preuve du contraire, le cadre principal dans lequel se déroulent les alternances politiques.