Alexandre Rodde (chercheur et consultant spécialisé sur les questions de terrorisme et de tuerie de masse), et Alejandra Mariscal Lopez (directrice générale de Point de Contact).
Exploration sur l'EVN.
L'extrémisme violent nihiliste (EVN) constitue l'une des formes les plus récentes et les plus déroutantes de la violence extrémiste. À la croisée des sous-cultures numériques, de la fascination pour la violence et de référentiels idéologiques hybrides, ces groupes brouillent les catégories traditionnelles de l'extrémisme politique ou religieux. Dans cet entretien, Alexandre Rodde et Alejandra Mariscal Lopez reviennent sur les principaux enseignements d'un rapport pionnier consacré à l'EVN et à la True Crime Community en France. Il analyse les logiques qui structurent ces mouvances, leur implantation dans les espaces numériques, leurs modes d'action ainsi que les défis qu'elles posent aujourd'hui aux chercheurs, aux plateformes et aux pouvoirs publics.
Pouvez-vous présenter ce rapport sur l’extrémisme violent nihiliste et la True Crime Community en France ? En quoi constitue-t-il un travail pionnier dans le contexte français ?
Le rapport est un travail collaboratif de 56 pages, publié par Point de Contact. Alejandra Mariscal et moi avons collaboré sur le sujet pendant quelques mois après que j’ai proposé le projet l’an dernier. L’objectif était double : expliquer aux professionnels et au grand public les deux phénomènes qui restent pour l’instant mal connus en France et recenser leurs occurrences sur le territoire national pour illustrer leur expansion. A ma connaissance, c’est le premier document de ce type sur le sujet en français et la première fois que les données françaises sont rendues disponibles aux chercheurs étrangers, grâce à la publication d’une version en anglais.
Partant de la définition de l’EVN par Marc-André Argentino, quels sont les objectifs politiques, sociaux, ou religieux, que les différents groupes et individus de cette mouvance souhaitent atteindre ? Qu’est-ce qui distingue les mouvances de l’EVN des formes plus classiques d’extrémisme politique ou religieux ?
Le point clé ici, c’est le rapport à la violence. Celle-ci n’est pas un moyen de mettre en place une nouvelle forme de société comme on peut l’observer pour les jihadistes et les militants d’ultra-droite et d’ultra-gauche. La violence est ici à la fois le message et l’objectif, à savoir que c’est la destruction de la société et de ses normes qui est souhaitée. Cette volonté de destruction passe aussi par ailleurs par une destruction de soi-même. Un des débats actuels est de savoir si nous faisons face à une « absence » d’idéologie ou si le nihilisme qui caractérise ce mouvement est en soit une idéologie. Dans le deuxième cas, cela permettrait de qualifier le mouvement de terroriste. L’autre difficulté vient du fait que le mouvement est composite et inclut des grandes variations dans l’engagement idéologique de ses membres. A un extrême on observe une grande porosité avec des mouvements d’ultra-droite ou satanistes, dans d'autres c’est la fascination pour la violence qui prévaut.
Comment ces groupes (764, No Lives Matter, MKY, O9A etc.) fonctionnent-ils concrètement ? Peut-on parler d’organisations structurées ou plutôt de réseaux mouvants, décentralisés et individualisés (ou anomiques) ?
Ce sont des groupes décentralisés, où la majorité des acteurs évolue sous pseudonymes et parfois sur des continents différents, à l’exception peut être de MKY qui s’est formé dans le monde réel avant d’évoluer en ligne. Les groupes disposent d’une sorte de hiérarchie interne, assez fluctuante, et définie par la création et la publication de contenu violent extorqué à des victimes en ligne. Le « roster » d’un groupe, habituellement une image listant les pseudos des membres importants, représente cette hiérarchie à un moment donné et est publié par ces membres dans leur écosystème en ligne. Certains des acteurs de ces groupes évoluent dans plusieurs groupes ou sous-cultures en même temps. Le degré de coordination des acteurs dépends du groupe duquel ils font partie et de l’objectif de celui-ci (extorsion sexuelle, violence planifiée, swatting etc.)
En quoi l’esthétique de la violence joue-t-elle un rôle central dans ces mouvances ? Pourquoi l’image, la mise en scène, le gore ou les références visuelles sont-ils si importants ?
Pour de nombreux acteurs de cette mouvance, c’est un facteur de reconnaissance et statut social au sein de la groupe. Marc-André Argentino l’explique bien « Les extrémistes violents nihilistes s'intéressent davantage à la représentation esthétique de l'occultisme, de l'accélérationnisme et du national-socialisme qu'à la mise en pratique et au développement d'une compréhension philosophique de ces idéologies. ». A mon avis, c’est avant la volonté de statut au sein du groupe et la possibilité de rejoindre le « roster » qui justifie l’attrait pour l’esthétique, qui joue son rôle de « preuve sociale » d’appartenance, dans un milieu où l’absence de statut fait de vous une victime.
Comment expliquer alors la circulation et la réappropriation de références issues de mouvances aussi diverses que l’ultra-droite, le djihadisme, l’accélérationnisme ou le néo-luddisme ?
C’est une bonne question. J’aurais tendance à dire que l’accessibilité de ces contenus, des heures de vidéos diffusées par l’État Islamique aux attentats d’ultra-droite diffusés en direct, en font du contenu facile à partager, éditer, monter et rediffuser ensuite. De plus, le facteur choc et la violence des images et des symboles restent présents et peuvent exercer une fascination pour certains acteurs. Alejandra en parlerais mieux que moi, mais la fermeture en France de WatchPeopleDie a été bénéfique à ce sujet. De nombreux adolescents qui planifiaient des attaques ou qui sont passés à l’acte étaient de gros consommateurs de contenus gores, qui dans certains cas peut avoir catalysé un passage à l’acte.
Comment comprendre la porosité entre victimisation, recrutement et passage à l’acte des auteurs de violence dite « nihiliste » ?
Le manque de données sur le sujet m’oblige à être prudent. Comme évoqué dans le rapport, le « chiffre noir » des victimes d’extorsion sexuelle liées à l’extrémisme violent nihiliste reste à établir. Concernant les cas connus, le nombre de victimes peut être très élevé, comme l’arrestation d’Évreux en août 2025 avec une cinquantaine de victimes recensées. Néanmoins, on a plusieurs exemples de victimes qui sont devenues recruteurs, puis auteurs au sein de la mouvance. Cela leur offre un nouveau statut social au sein du groupe, en commettant des sévices à l’encontre de nouvelles victimes, souvent plus jeunes.
Quelle place occupe l’espace numérique dans ces dynamiques ? Comment ces groupes exploitent-ils Discord, Telegram, Roblox, Minecraft, TikTok, X ou d’autres plateformes ?
L’espace numérique est au cœur des mouvances des sous-cultures d’extrémisme violent nihiliste (EVN), dont il constitue le principal espace d’expression et d’action. Ces groupes emploient une stratégie multi-plateformes, fragmentée et adaptative, exploitant différents espaces en ligne - des plateformes, y compris de gaming, aux applications de messagerie privée, en passant par des forums plus ciblés - selon la nature des actions menées : diffusion de propagande et de contenus choquants, recrutement, exploitation sexuelle de mineurs, etc. Cette stratégie facilite le contournement de la modération et rend plus difficile l’appréhension de ces mouvances, particulièrement diffuses.
Par exemple, TikTok et X peuvent être utilisés pour la diffusion de propagande et la recherche de visibilité, ainsi que pour repérer certaines victimes potentielles et amorcer des interactions en ligne (en particulier TikTok ou Instagram), avec ensuite des redirections vers des espaces plus fermés. Discord et Telegram sont davantage mobilisés pour des échanges privés, le recrutement, la mise en relation et la coordination entre individus. Roblox et d’autres plateformes de gaming peuvent servir d’espaces d’interaction avec des publics, notamment mineurs, via des environnements plus immersifs, avec ensuite redirection vers des applications de messagerie privée.
Quelles politiques de prévention et d’entrave existent aujourd’hui ? Comment la France pourrait-elle mieux s’adapter à ces nouvelles formes d’extrémisme violent ?
Ce rapport est le premier publié en France sur ce phénomène, ce qui laisse supposer que celui-ci n’est pas encore pleinement appréhendé. Une stratégie nationale de lutte contre la délinquance 2026-2030 a été adoptée. Si elle comporte une part non négligeable consacrée aux violences numériques, au besoin de soutenir les parents et de mieux accompagner les victimes, ainsi qu’un volet sur la sécurisation de l’espace scolaire afin de prévenir les passages à l’acte de mineurs, elle semble toutefois reposer sur une vision fragmentée de l’ensemble des acteurs de l’écosystème numérique et des leviers à mobiliser pour lutter contre les nouvelles formes d’extrémisme en ligne telles que le l'EVN. Afin de mieux lutter contre ces phénomènes, plusieurs pistes peuvent être envisagées, notamment le renforcement de la formation des forces de l’ordre, l’amélioration de la coopération entre les acteurs de l’écosystème numérique en France intervenant sur le terrain (tels que PHAROS, l'Arcom, les signaleurs de confiance et les services numériques) et à l'international (Christchurch call, GIFCT..), ainsi que le développement des capacités d’identification et de quantification de ces phénomènes.
Comment les grandes plateformes et les éditeurs de jeux en ligne pourraient mieux détecter, signaler et entraver ces réseaux ?
Les grandes plateformes en ligne ont l’obligation, dans le cadre du Règlement européen sur les services numériques (RSN), d’évaluer et d’atténuer les risques systémiques liés à leurs services, donc y compris lorsque ceux-ci sont susceptibles d’amplifier la portée et l’action de mouvances extrémistes et violentes. Elles doivent ainsi être en mesure d’identifier ces risques afin de mettre en place des mesures de modération adaptées. Il est également essentiel de déployer des mesures de vérification de l’âge efficaces afin de ne pas permettre à un public très jeune d’accéder à leurs services, ou encore, de permettre aux jeunes d’évoluer dans des espaces dotés de fonctionnalités adaptées et sécurisées par défaut.
Concernant les plateformes en ligne de manière générale, les règles communautaires sont globalement conçues pour des formes plus structurées de violence organisée que les communautés EVN. Si ces règles sont globalement cohérentes dans leurs principes, elles demeurent hétérogènes dans les catégories et dans la lisibilité des données publiques, posant également la question de la transparence des données relatives aux contenus modérés.
Enfin, si les contenus peuvent être difficiles à identifier en raison de la diversité des codes visuels et de l’hybridation idéologique, il est essentiel de ne pas se limiter à l’identification de mots-clés et de symboles, mais de prendre en compte les codes esthétiques implicites et les références visuelles partagées, ce qui implique la formation et le renforcement des compétences des modérateurs des plateformes en ligne.
Pouvez-vous présenter le réseau INHOPE et expliquer en quoi il peut soutenir la lutte contre les contenus liés à l’EVN ?
Le réseau INHOPE est un réseau de lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs composé de 58 organisations dans une cinquantaine de pays. Il a été créé en 1998. Point de Contact est membre fondateur et représentant français au sein de ce réseau. Selon un principe de compétence territoriale, chaque organisation (hotline) du réseau INHOPE est en charge du retrait des contenus hébergés dans son pays et doit faire le lien avec les autorités compétentes et l’hébergeur local. Les contenus signalés aux hotlines du réseau INHOPE sont mis à la disposition d’Interpol pour l’identification des victimes et des pédocriminels. Le Universal Classification Schema est un cadre standardisé développé conjointement par INHOPE, des analystes de hotlines, des forces de l’ordre, des acteurs de l’industrie et des experts, afin de créer un langage commun pour identifier et catégoriser les contenus. Il permet ainsi de faciliter l’échange de données et une meilleure coordination des réponses. En ce sens, les hotlines du réseau INHOPE, qui catégorisent les contenus pédocriminels, peuvent appliquer des catégorisations spécifiques à des contenus particulièrement violents présentant par exemple de l’automutilation, de la torture ou de la barbarie, qui auraient pu être sollicités ou échangés par des mouvances liées à l’EVN, et peuvent ainsi contribuer à l’effort d’identification et de quantification de ces phénomènes.
Pour soutenir le média : https://fr.tipeee.com/httpslechronoscopefr