Rémi Brague, philosophe, professeur émérite à l’université Panthéon-Sorbonne et à l’université de Munich.

Réflexions sur l'islam.

L’islam est-il une foi parmi d’autres ou se conçoit-il selon une logique doctrinale qui lui est propre ? Dans son ouvrage Sur l’islam (Gallimard, 2023), le philosophe Rémi Brague développe l’idée que l’islam ne se présente pas d’abord comme une croyance, mais comme un savoir révélé destiné à mettre fin à l’ignorance des hommes. À partir d’une lecture attentive des textes fondateurs et de la tradition islamique, il interroge les spécificités de cette religion, son rapport à la vérité, à la violence, au pouvoir et au dialogue avec les autres traditions religieuses. Dans cet entretien, il revient sur plusieurs décennies de recherches consacrées à l’histoire intellectuelle de l’islam et aux défis qu’il rencontre aujourd’hui.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et expliquer ce qui vous a conduit à vous intéresser à l’islam ?

Il faut distinguer ce qui m’a fait apprendre un peu d’arabe et ce qui m’a fait m’intéresser à l’islam comme religion. J’ai fait de l’arabe pour pouvoir lire dans le texte les penseurs médiévaux qui écrivaient dans cette langue, qui était alors le support de la haute culture dans tout le monde soumis à l’islam. Je m’intéressais surtout à Maïmonide (m. 1204) qui, quoique Juif, a écrit son chef d’œuvre philosophico-exégétique, le Guide des égarés, en arabe. À l’INALCO (ex-« Langues’ O »), j’ai suivi un cours d’initiation à l’islamologie, bien fait, par un savant compétent, mais trop bref. Je voyais l’islam avant tout comme une spiritualité, un culte, voire une mystique. L’influence de Louis Massignon, immense savant, mystique lui-même, tournait alors tous les intellectuels français vers cette façon de voir. Ensuite, la confrontation avec certains de mes étudiants en philosophie arabe, qui venaient à peu près tous des terres d’islam, m’a fait comprendre que ce n’était pas du tout comme cela qu’ils voyaient leur propre religion. Il me fallait donc y regarder de plus près.

Je me souviens notamment d’un étudiant marocain à qui j’avais dit « au fond, nous avons tous la religion d’Abraham ». Il me répondit avec un gentil sourire : « La religion d’Abraham, c’est l’islam ». Il ne faisait que renvoyer à deux versets du Coran selon lesquels Abraham n’était ni juif ni chrétien, mais muslim, ce que l’on comprend aujourd’hui, anachroniquement, comme signifiant « musulman » (II, 135 ; III, 67). En conséquence, quand un juif ou un chrétien parle des religions (au pluriel) d’Abraham, c’est pour inclure ; quand un musulman parle de la (au singulier) religion d’Abraham, c’est pour exclure. Il me fallait donc me débarrasser des préjugés que j’avais sur l’islam, en positif comme en négatif, et me documenter plus sérieusement. J’ai dû passer pas mal de temps à lire des textes d’auteurs islamiques, ainsi que de la littérature secondaire sur l’islam en une demi-douzaine de langues. J’ai passé les cinq années qui ont précédé la parution de mon livre en 2023 à ne guère faire autre chose. Et j’ai choisi pour ce livre le titre « Sur l’islam ». Je voulais montrer que je voulais être aussi neutre que possible, m’abstenir de tout jugement de valeur, et laisser parler les textes, que je cite abondamment.

Selon le sociologue et historien Maxime Rodinson, Mahomet peut être considéré comme la combinaison de Jésus et de Charlemagne. Quel regard portez-vous sur cette lecture ?

Maxime Rodinson, immense savant, que j’ai eu la chance d’approcher une fois, une seule fois, hélas, chez des amis communs, ne manquait pas d’humour. En l’occurrence, la formule est bien frappée, amusante autant que juste, en tout cas, partiellement. Il s’agit cependant, Rodinson en était parfaitement conscient, d’une union tout à fait paradoxale, d’un mariage, comme on dit, de la carpe et du lapin. De fait, Mahomet a réussi cette synthèse. Lisons sa biographie officielle, la Sira. Elle est intégralement accessible dans un français rocailleux, mais honnête, traduction due à Abdurrahman Badawi. Je l’utilise sans y ajouter foi, simplement parce qu’elle est traditionnelle.

Mahomet, donc, n’a pas tenu les deux rôles en même temps, mais plutôt l’un après l’autre. À La Mecque, c’était une sorte de prophète annonçant la fin des temps et le Jugement Dernier et avertissant d’avoir à adopter une conduite honnête. Après l’émigration (hégire) à Médine, Mahomet était le chef d’une armée et le législateur d’un État certes encore rudimentaire, mais déjà capable de lever l’impôt et de lancer des expéditions de pillage. De ce point de vue, parler d’une combinaison entre Jésus et Charlemagne n’est pas absurde, et en tout cas donne à penser.

Cependant, la ressemblance avec Jésus est déjà quelque peu boiteuse. Le Jésus des Évangiles faisait des miracles, la plupart du temps pour guérir des malades. Parmi les miracles attribués à Mahomet, il y a l’inverse exact : aggraver chez ses ennemis des blessures qui sont devenues mortelles. Je cite les récits afférents dans mon livre. De plus, le Jésus auquel on peut comparer Mahomet est uniquement réduit à un simple prophète—et c’est d’ailleurs la vision islamique du personnage que le Coran appelle ꜤIssā. Ce nom, il est intéressant de le noter, n’est pas celui que lui donnent les Chrétiens de langue arabe, qui est beaucoup plus proche de l’hébreu originel. Il ressemble en revanche étrangement au nom arabe d’Esaü-Edom, frère ennemi de Jacob-Israël.

En quoi l’islam est-il, dans « son rapport au texte sacré, intrinsèquement fondamentaliste » ?

L’adjectif « fondamentaliste » doit être manié avec prudence, et déjà, nettoyé de la nuance péjorative qu’on lui donne souvent. Il a été forgé aux États-Unis, en milieu protestant. Il s’agissait d’un mouvement de retour aux fondements de la foi chrétienne.

Ce qui légitime l’emploi du terme « fondamentalisme » là où l’on parle de l’islam, c’est l’attitude de cette religion envers son Livre saint. Pour l’islam, en tout cas depuis la défaite du courant mu’tazilite au IXe siècle, le Coran est incréé. Il est la Parole de Dieu au sens propre, dictée par Dieu à Son Prophète. Pour le christianisme et sa religion-sœur le judaïsme, les livres de la Bible sont œuvre humaine. Selon le judaïsme le plus orthodoxe, seules les deux premières paroles de ce qu’on appelle les Dix commandements ont été prononcées par Dieu. Tout le reste de la Bible a été formulé par Moïse, même si celui-ci a écouté Dieu lui parler. Pour le christianisme, Dieu est l’auteur de la Bible, mais nullement au sens où Flaubert est l’auteur de Madame Bovary. Dieu est avant tout le moteur de l’histoire d’Israël, sur laquelle méditent une série d’écrivains qui, assistés de l’Esprit Saint, et donc, comme on dit, « inspirés », disent sur Dieu et sur la morale des choses vraies, tout en pouvant commettre des erreurs sur les détails de chronologie, de géographie, etc., bref, tout ce qui relève des savoirs profanes. Pour l’islam, en revanche, tout dans le Coran étant la Parole d’un Dieu qui sait tout, il ne peut y avoir la moindre erreur. Ainsi, par exemple, quand il confond la Vierge Marie, mère de Jésus, avec Myriam sœur de Moïse et d’Aaron (XIX, 28), les exégètes musulmans se livrent pour se tirer d’affaire à mille contorsions, et certains traducteurs rendent les mots « sœur d’Aaron » d’une façon qui fait sourire le mécréant que je suis…

Quelles sont les dynamiques actuelles de l’individuation et de la privatisation de la religion islamique par ses fidèles ? Quels en sont les freins et les limites ?

Cette question est du ressort de la sociologie et de la psychologie, disciplines que je respecte trop pour vouloir les pratiquer en amateur. Il semble en effet que, en tout cas dans nos climats, certains musulmans emboitent le pas, sans trop le sentir, et surtout pas sans trop le vouloir, à cette dynamique d’individualisation qui entraîne nos sociétés depuis pas mal de temps et qui a été mise en lumière très tôt par des gens comme Tocqueville. Certains, parmi les plus audacieux, mais aussi les moins représentatifs, reconnaissent qu’ils se sont bricolé un islam personnel, « à la carte ». À l’inverse, beaucoup de nouveaux immigrés réagissent comme des groupes plutôt que comme des individus. Si l’on s’en prend à un membre, tout le groupe se sent attaqué et fait bloc pour le défendre, même s’il a commis un délit, voire un crime. Mais cela ne tient pas nécessairement, ou à tout le moins pas exclusivement, à leur religion. La cause première de ces comportements tient peut-être aussi au désir de maintenir une identité que l’on sent menacée du simple fait que l’on constitue une minorité.

Quels parallèles établissez-vous entre la théocratie musulmane et le marxisme-léninisme soviétique ?

Le parallèle n’est pas de moi mais, comme je le rappelle dans mon livre, il se trouve chez Bertrand Russell après son premier voyage en URSS, dans les années vingt puis, développé et systématisé, chez le sociologue français Jules Monnerot après la Seconde Guerre. Et je rappelle que des parallèles se définissent par le fait qu’elles ne se rejoignent jamais, même à l’infini… L’islam est souverainement déiste, alors que le marxisme-léninisme est essentiellement athée. On serait donc tenté d’y voir de simples « disparates », comme on appelle des choses qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Le point commun est probablement la prétention à la connaissance. Je rappelle que l’islam se considère non pas comme une « foi », mais bien comme un « savoir » (Ꜥilm) dont la révélation a mis fin à un état d’« ignorance » (ğāhiliyya). Pour Lénine, « la théorie de Marx est toute-puissante, parce qu’elle est vraie ». Le léninisme se présente donc comme un savoir, une science analogue aux sciences modernes de la nature. Ce savoir renseigne sur ce qu’il faut faire pour être dans le vrai : pour le léninisme, aller dans le sens de l’histoire enfin dévoilé, pour l’islam se conformer à la volonté divine enfin révélée.

En quoi la violence légitimée et encadrée par le jihad constitue-t-elle une miséricorde ? Comment les groupes terroristes, qualifiés de djihadistes, ont-ils réactualisé ce terme ?

D’abord, il est de fait que les textes fondateurs de l’islam, à savoir le Coran, le hadith (les recueils de déclarations attribuées à Mahomet) et la biographie officielle dudit Prophète, contiennent tout ce qu’il faut pour légitimer la violence. Elle est commandée par le Livre et par le Prophète, dont la biographie montre par ailleurs qu’il l’a pratiquée lui-même ou plus volontiers fait pratiquer par ses partisans : assassinats de ceux qui le ridiculisaient dans leurs poèmes de propagande, exécution en masse de prisonniers désarmés, torture du trésorier d’une tribu vaincue pour lui faire avouer où se cache le magot, anecdote que je commente dans mon livre. Les gens de l’État islamique étaient parfaitement en paix avec leur conscience puisqu’ils ne faisaient qu’imiter le Prophète. C’est d’ailleurs ce qu’ils répondaient aux autorités islamiques qui leur faisaient des critiques.

Toutefois, ce qui est présent dans les sources islamiques ne doit pas nécessairement se concrétiser. Pour le dire dans le vocabulaire d’Aristote, ce qui est en puissance ne va pas toujours passer à l’acte. Dans la grande majorité des cas, ces éléments restent dormants et les Musulmans sont paisibles. Mais ce sont les minorités agissantes qui font l’histoire. Et tant que l’on considérera le Coran comme la Parole de Dieu, et le Prophète comme le « bel exemple » (Coran XXXIII, 21), le danger subsistera de voir tel ou tel barbu rappeler les exigences divines.

Quant au caractère miséricordieux du djihad, l’idée reprend une formule du Coran selon laquelle le Livre est « une guidance et une miséricorde » (VII, 203 et al.). Il en est ainsi parce que le Verbe de Dieu, indiquant la voie droite, la bonne direction, la démarche à suivre permet, pour qui le suit, de bénéficier de la miséricorde divine. Le djihad qui entraîne le passage sous domination islamique, et souvent la conversion à l’islam de ceux qui y sont vaincus leur permet d’éviter le seul péché que Dieu ne pardonne jamais (Coran, IV, 48 et 116 ; V, 72), à savoir lui associer d’autres êtres, qui sont forcément des créatures. Tout ceci se fait donc pour le bien des hommes, qui, autrement, seraient condamnés à l’enfer. 

Pouvez-vous dresser l’état des lieux actuel du dialogue interreligieux, notamment entre l’islam et le christianisme ? Comment peut-il être favorisé ?

Vous m’en demandez trop, il faudrait une enquête à l’échelle mondiale, dont je n’ai évidemment pas les moyens. Ceux qui ont de ce dialogue une expérience plus précise que la mienne m’en parlent souvent avec un soupir découragé : les Musulmans qui acceptent de leur parler ne s’intéressent pas vraiment à ce que les Chrétiens leur disent. Ils s’imaginent savoir déjà tout du christianisme, puisque le Coran le leur enseigne. Ce sont plutôt les Chrétiens qui cherchent le dialogue. De plus, ils accordent à ceux des musulmans qui acceptent d’être leurs interlocuteurs une importance plus grande que celle qu’ils ont parmi leurs coreligionnaires. Cela dit, certains Musulmans acceptent le dialogue de façon tout à fait sincère. D’autres, en revanche le font pour des raisons douteuses. Les uns, pour se donner une surface dans les médias ; les autres pour apprendre à tenir le discours qu’attendent les pouvoirs publics et par suite pour se faire bien voir de ceux-ci.

Un exemple remarquable, parce que situé au plus haut niveau, est la déclaration que le Pape François a signée avec ce sheikh de l’université al-Azhar. En Chrétienté, le document a été très largement diffusé par les médias. Il ne l’a guère été dans le monde islamique. Il y a quelque chose de pire que le proverbial « dialogue de sourds », et c’est le dialogue de muets où les deux parties s’ingénient à pas parler des « choses qui fâchent ».

En quoi l’islam vous semble-t-il ankylosé ? Quelles en sont les causes ? Et comment peut-il sortir de cet état ?

Le terme d’« ankylose » n’est pas de moi. Ce n’est qu’une image déjà vieille de quelques dizaines d’années, une image médicale en l’occurrence. Elle rend assez bien une impression qui n’est pas le privilège exclusif des orientalistes, puisque des Musulmans eux-mêmes se sont rendu compte de ce que leur civilisation marquait le pas. C’est le cas d’Ibn Khaldun, au XVe siècle, puis, bien plus nettement, des grands réformistes et modernisateurs du XIXe siècle, notamment en Égypte et en Turquie.

Je parle des aspects culturels de cette ankylose, car l’islam n’a pas cessé d’avancer quant à la géographie. Il l’a fait militairement grâce à son bras séculier ottoman. La prise de Constantinople date de 1453, celle de Budapest de 1527, et le siège de Vienne est d’aussi tard que 1683, sous notre Louis XIV. L’islam a avancé pacifiquement, par les commerçants, en Malaisie et en Indonésie. Enfin, il l’a fait par un mélange des deux, en Afrique subsaharienne, où passer à l’islam garantissait une tribu contre sa réduction en esclavage. Une fois une ethnie soumise, il fallait avancer pour trouver des « païens » chez lesquels faire des captifs à mettre sur le marché.

Quant à une sclérose intellectuelle, cela varie selon les régions, les époques, et les domaines du savoir. Ainsi, l’Inde, où la langue de culture était le persan plutôt que l’arabe, a brillé plus longtemps que le Moyen Orient. L’Empire ottoman a assez vite compris, devant ses reculades face à l’expansion russe, qu’il lui fallait moderniser son armement. Il a donc traduit des manuels occidentaux, et il a même accepté l’ouverture d’imprimeries pour les diffuser. En revanche, il n’a connu l’astronomie de Copernic et de Képler que tard, et a commencé par s’en moquer. 

Quant à d’éventuelles causes, c’est la bouteille à l’encre. Déjà, les historiens de métier n’aiment pas trop parler de « causes », pas plus d’ailleurs que les physiciens qui, depuis Auguste Comte et Claude Bernard, préfèrent écrire des « lois »--et il n’y a pas de lois en histoire. Ensuite, on a proposé cent explications diverses du phénomène. Ce qui est sûr, c’est que la créativité, l’innovation, ou plutôt leurs résultats, ont été considérablement ralentis par l’absence de moyens de communication un peu rapides. Et ici, l’imprimerie ou plutôt son absence, voire son refus par les autorités ottomanes, a longtemps été un frein très efficace. On clame que la circulation du sang, ou à tout le moins sa circulation pulmonaire, a été découverte au XIIIe siècle, bien avant Harvey, par un médecin égyptien du nom de Ibn al-Nafis. Rien de plus exact. Mais, si j’ose jouer sur le mot, c’est sa découverte qui n’a pas circulé. Elle est restée enfouie dans les manuscrits de ce personnage, et c’est seulement au XXe siècle qu’on s’est aperçu du caractère révolutionnaire, pour l’époque, de son hypothèse. Ici, la comparaison avec l’Europe est spectaculaire. Regardez ce qui s’est passé au XVIe siècle, au moment de la révolution astronomique. Un imprimé pouvait passer de Padoue à Paris, de Cambridge à Uraniborg, l’observatoire de Tycho Brahé, et inonder toute la « république des lettres » en un peu plus d’une semaine. D’où un dialogue entre des savants qui échangeaient des observations et des hypothèses, se corrigeaient, se complétaient, se confirmaient les uns les autres. Dans le monde islamique, il y avait des correspondances scientifiques, par exemple l’échange d’arguments entre al-Biruni et Avicenne, au XIe siècle. Mais à un rythme autrement plus lent.

Faut-il chercher des causes dans une « mentalité » islamique ? Certains l’ont pensé, dont des Musulmans, que je cite dans mon livre : la certitude de posséder la vérité sur les questions ultimes, la religion vraie, donc, la certitude de finir par obtenir le salut, quoi qu’il arrive, grâce à l’intercession du Prophète, a pu, selon eux, induire une sorte d’inertie intellectuelle.